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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Les derniers jours de Franz Kafka
Le cauchemar comme terrain de jeu : jusqu’au 27 octobre 2012, le Rideau de Bruxelles accueille la dernière création de Pascal Crochet autour de l’œuvre du génial écrivain praguois. Un voyage halluciné dans les méandres d’un esprit anxieux, qui court parfois le risque de perdre le spectateur en chemin.
« Continent Kafka » | © Chloé Houyoux Pilar
Ressusciter Kafka afin d’en disséquer sur scène la longue agonie : tel est le séduisant projet que nous livre Pascal Crochet pour sa nouvelle collaboration avec le Rideau. À partir de fragments de romans, de lettres et de journaux intimes, une équipe de huit brillants comédiens s’attache à imaginer au plateau les derniers jours de l’auteur du Procès. Voici brossé, par touches successives, le portrait d’un petit fonctionnaire malingre et tuberculeux qui, en proie à des hallucinations, voit défiler dans sa chambre la galerie monstrueuse des personnages qui peuplent ses romans.
Qu’il s’agisse de la concierge racornie présente derrière chaque porte, de l’employé de bureau inquiet, nulle part à sa place, ou encore de la femme évaporée sitôt possédée, le bestiaire kafkaïen est superbement rendu. Les acteurs donnent à voir des corps courbés, déformés par la force de contraintes qu’eux seuls semblent percevoir. Les démarches sont fuyantes, trahissant la douleur d’être au monde de ces figures tourmentées.
Au milieu de cette foule, Kafka lui‑même, parfois seul, parfois à deux (brillante idée du double qui joue devant l’écrivain fou son propre rôle) souvent multiple. Un mort en devenir livré à ses angoisses et à ses cauchemars. Mais c’est cette focalisation sur le romancier, précisément, qui, par moments, fait perdre au spectacle de sa force.
Thérapie familiale
Car les névroses qui, passées en littérature, font le génie de l’œuvre de Kafka, deviennent très vite ennuyeuses dès lors qu’on les rapporte à la personne de l’auteur. Là où les écrits romanesques sublimaient avec humour les motifs du sentiment de persécution, de la paranoïa, de la soumission plus ou moins consentie, le spectacle de Pascal Crochet, en les appliquant à l’écrivain, semble se complaire dans la glorification romantique de l’artiste incompris, alimentant son art de sa souffrance.
Les éléments délibérément vaudevillesques de la mise en scène tendent à enfermer la figure de l’auteur dans une thérapie familiale au parfum fin de siècle : les portes claquent et laissent apparaître des invités que l’on n’espérait pas, les missives poignantes sont lues à haute voix, la famille sature l’espace intime et étouffe l’individu. La musique, trop souvent illustrative, souligne les émotions mimées par les acteurs sans véritablement étoffer le propos. Tout, jusqu’à l’éphéméride patiemment effeuillée par la concierge au fil de la représentation, semble vouloir nous signifier le désespoir qui habite le romancier, laissant l’œuvre dans l’ombre.
Un théâtre d’images
Quelques moments de fulgurance visuelle, pourtant, emportent le spectacle et parviennent à faire oublier cette impression de soumission révérencieuse à la tragédie personnelle de l’auteur. Servie par un minutieux jeu de lumière, la mise en scène fabrique des tableaux à la beauté onirique, devant lesquels le spectateur passe de l’admiration au malaise. Ainsi de cette chorégraphie présentée derrière une paroi devenue transparente, au cours de laquelle les acteurs croulent tour à tour sous les livres, les portent ou les feuillettent soigneusement. Ou encore de ces portes entrebâillées furtivement, et qui laissent apparaître des scènes à la violence contenue. Le spectateur devenu voyeur y aperçoit un homme en position de torturé face à deux probables bourreaux, refermant avec docilité l’ouverture par laquelle il aurait pu s’échapper. C’est lorsqu’il suscite dans le public ce trouble et cette sensation d’indécision que le spectacle propose une expérience neuve à partir de l’œuvre de Kafka. ¶
De notre correspondante permanente à Bruxelles
Johanne Boots
Les Trois Coups
Continent Kafka, de Pascal Crochet
D’après l’œuvre de Franz Kafka
Conception et mise en scène : Pascal Crochet
Assistante à la mise en scène : Roxane Lefebvre
Avec : Anna Cervinka, Angelo Dello Spedale Catalano, Anne‑Rose Goyet, Thierry Lefèvre, Jean‑François Pellez, Nathalie Rjewsky, Jérémie Siska, Simon Wauters
Scénographie : Satu Peltoniemi
Lumières : Florence Richard, assistée de Marion Pillé
Costumes : Laurence Hermant
Son : Pascal Crochet et Raymond Delepierre
Patines : Geneviève Périat
Assistantes stagiaires à la mise en scène : Éléonore Gyselynck et Amel Felloussia
Direction technique : Raymond Delepierre
Habilleuse : Nina Juncker
Régie son : Christophe Van Hove
Régie lumière : Maxime Besure
Construction du décor : De Muur
Photographe : Chloé Houyoux Pilar
Aide à la diffusion : Lætitia Noldé
Production : Rideau de Bruxelles
En partenariat avec le centre culturel Jacques‑Franck
Rideau de Bruxelles au Jacques-Franck • chaussée de Waterloo 94 • 1060 Bruxelles
Site du théâtre : www.rideaudebruxelles.be
Courriel de réservation : christelle.colleaux@rideaudebruxelles.be
Réservations : 02 737 16 01
Du 9 au 27 octobre 2012 à 20 h 30, mercredi 24 octobre à 19 h 30
Durée : 1 h 30
21 € | 16 € | 11 €
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