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18 mars 2012 7 18 /03 /mars /2012 23:08

De bruit et de fureur


Par Solenn Denis

Les Trois Coups.com


« Il n’est plus question que je monte une pièce de Shakespeare. » Ayant posé cela, Warlikowski propose avec « Contes africains » un entrelacs de trois œuvres du maître. Il évide les textes, les remplissant avec sa propre substance et celles de Coetzee et Mouawad. Cette narration trouée, salutaire mais imparfaite, façonne les cinq heures dix que dure cette belle et dingue représentation fleuve.

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« Contes africains » | © Magda Hueckel

Les acteurs ont un micro, on entend chaque souffle, chaque bruit de bouche, intimité extrême et déstabilisante. De cette proximité forcée naît l’émotion brutale. C’est elle qui te tient sur ton siège cinq heures durant. Pourtant, tu te tords le cou : ils ont foutu les surtitres de la pièce, jouée en polonais, si haut au-dessus du plateau que tu dois, depuis le troisième rang où tu es assise, choisir entre comprendre ce qui se dit ou voir ce qui se joue. Parce qu’il faut faire des choix dans la vie, bordel !

Le spectacle enchaîne à toute berzingue les codes de jeux, les langues, les atmosphères, tout bouge toujours, le plateau lui-même ne tient pas en place. Dans cette profusion jusqu’à l’outrance, tu reconnais les intrigues du Roi Lear, du Marchand de Venise, et d’Othello, et les traversées narratives des personnages.

Immanquablement, il y a parfois de l’inutile dans ce foisonnement. Coquetterie de scénographie avec ce mur de Plexiglas qui se meut pour pas grand-chose. Coquetterie des vidéos, dont on aurait pu se passer. Omniprésence de la bande-son qui, si elle est très réussie, devient assourdissante à force, étouffant le reste. Mais tu t’accroches et tords ton cou pour suivre.

« La seule chose dont je suis sûr, c’est que je vais bientôt mourir. »

Citant Vivre de Kurosawa, le spectacle s’ouvre. Warlikowski propose des partis pris forts et pertinents : en attendant la mort, tout est permis, allons au pire, c’est ça la vie. Il s’en amusera pendant des heures. Deux des filles de Lear, soixante ans bien tapés, semblent sorties tout droit d’un épisode de Dallas et s’enfilent des gâteaux. Othello et Iago jouent aux échecs sans échiquier pendant que ce dernier, kiné personnel d’Othello, lui masse les pieds. Cornélia tente de communiquer avec les extraterrestres en leur faisant des signaux avec sa lampe de poche… Et le spectacle se finira par un improbable, et sorti d’on ne sait pas où, cours de salsa.

Tout s’enchaîne très vite, les scènes ne sont plus vraiment découpées et se chevauchent. Un concentré d’intrigues, comme on fait de la lessive concentrée ou de la tomate, paraît que c’est plus puissant. Et ça l’est, puissant. Les acteurs sont immenses, chacun incroyable d’engagement et de présence.

Le choix de ne piquer à Shakespeare que ses figures, leur aura, et d’en faire disparaître la langue, laisse parfois un goût étrange. L’absence de ses mots est douloureuse comme regarder les photos d’un mort qui ne répond jamais plus quand tu lui parles. Mais Warlikowsky s’empare de Shakespeare pour proposer sa propre image du monde. « Cette méthode, appelée par Jan Kott frottement d’un texte par un autre, non seulement ouvre la littérature aux sens nouveaux, mais aussi ouvre la tête aux illuminations. » En cela, si les interventions de Coetzee, tout aussi intéressantes qu’elles soient, nous font perdre le fil, l’incrustation des monologues de Desdémone et Cornélia, écrits pour l’occasion par Wajdi Mouawad, sont de véritables perles précieuses.

« Une femme, qu’est-ce que c’est ? Un être perforé fait pour être baisé. » Cornélia énoncera cela. Terriblement. Comme le symptôme d’un impossible rapport d’égalité. Tout au long du spectacle, les relations sont traitées sous l’angle marchand. Tout n’est que chantage, possession, manipulation, chacun en est conscient. Accepte l’amour contre un chèque, et nourris ta haine de toi. Il est question de dévoration. Chacun à son tour bourreau et victime. Chacun à son tour cannibale. À s’en faire vomir. Sur scène, à trois mètres du premier rang, l’actrice s’enfonce deux doigts dans la bouche et dégueule.

Presque t’as trop mangé

La troisième partie, sur Lear, est la plus foutraque. Et tu ne sais si c’est parce que ta capacité de concentration est arrivée à saturation, depuis quatre heures que tu es là, ou si la narration est moins lisible. On t’a tellement donné à voir, à entendre, à ressentir, et ces images fortes, de celles qui marquent au fer rouge l’hippocampe de la mémoire, que tu ressors comblée. Comblée comme remplie. Comblée, mais pas totalement conquise. Tel un film à sketches, à la mode dans les années 1960 en Italie, Contes africains tourne autour du même thème par différentes histoires qui, finalement, ici, délayent parfois l’enjeu principal de chacune, noyant le spectateur. 

Solenn Denis


Contes africains, d’après le Roi Lear, Othello, le Marchand de Venise, de Shakespeare, l’Été de la vie et Au cœur de ce pays, de John Maxwell Coetzee, Soul of Ice, d’Eldrige Cleaver, et d’après Wajdi Mouawad

Compagnie Nowy Teatr à Varsovie

Site : www.nowyteatr.org

Mise en scène : Krzysztof Warlikowski

Adaptation : Krzysztof Warlikowski et Piotr Gruszczynski

Chorégraphie : Claude Bardouil

Avec : Stanislawa Celinska, Ewa Dalkowska, Adam Ferency, Malgorzata Hajewska, Wojciech Kalarus, Marek Kalita, Zygmunt Malanowics, Maja Ostaszewska, Piotr Polak, Magdalena Poplawska, Jacek Poniedzialek

Décors et costumes : Malgorzata Szczesniak

Création lumière : Felice Ross

Création vidéo : Kamil Polak

Théâtre national de Chaillot • 1, place du Trocadéro • 75016 Paris

Site du théâtre : www.theatre-chaillot.fr

Réservations : 01 53 65 30 00

Du 16 au 23 mars 2012 à 18 h 30, relâche les 18 et 19 mars 2012

Durée : 5 h 10

32 € | 24 € | 13 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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