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30 juin 2014 1 30 /06 /juin /2014 11:47

La horde des chefs


Par Praskova Praskovaa

Les Trois Coups.com


En osmose avec le philarmonique de Radio France et un jury de prestige présidé par Vladimir Ashkenazy, c’est à Paris que s’est déroulé la 3e édition du concours international de direction d’orchestre Evgeny Svetlanov Le succès incroyable de cette compétition, due à l’envolée de ses ex-lauréats (voir « le Combat des chefs » de 2010), a déclenché un véritable raz-de-marée. Malgré une lutte acharnée, pas de Premier Prix pour cette promotion 2014, qui n’a pas vraiment trouvé sa baguette magique !

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Les finalistes | © Olga Alexandrova

C’est là que tout commence pour le 85e anniversaire de maestro Svetlanov. L’attrait qu’offre la participation au concours sonne comme un évènement majeur pour notre monde musical international, mais cela devient aussi une tâche titanesque pour les organisateurs. C’est à René Koering, personnalité musicale incontournable que revient la lourde charge du tri de 507 dossiers et D.V.D. à visionner pour n’en retenir que 18. Marina Bower, directrice générale du concours, conduit par son omniprésence enthousiaste la ligne mélodique et idéologique de cette compétition. Je la cite : « L’espoir de voir ces artistes triompher des difficultés techniques nous confirme dans la belle idée que fut le projet de Nina Svetlanova… ».

Il faut saluer également le professionnalisme, la passion et le sang-froid des musiciens de Radio France qui se sont pliés avec cohérence et patience aux demandes musicales diverses et répétitives des participants. Cette phalange pleine de ressource est d’ailleurs rompue à ce genre d’exercice avec un directeur musical tel que Myung-Whun Chung. Que dire, par exemple, des courageux cuivres après huit ouvertures du Freischütz et de Coriolan ? Une semaine d’écoute, donc, exaltante mais épuisante pour un jury attentif et parfaitement en accord. Bienveillant mais clairvoyant, chacun ici s’investit dans une mission d’excellence pour ne point trahir l’élan musical impérieux des œuvres, et la mémoire ardente de maestro Svetlanov. Celui qui a porté pendant trente-cinq ans l’Orchestre symphonique d’État de l’U.R.S.S. pour en faire un des meilleurs du monde, celui qui incarne à la perfection la figure mythique de chef d’orchestre charismatique et exigeant.

La première épreuve éliminatoire se tient en huis clos au studio 104 de la Maison de la radio, et chaque candidat n’a que vingt minutes pour présenter une des quatre œuvres imposées : Mozart, Don Juan, ouverture K 527 ; Beethoven, ouvertures de Coriolan opus 62 et d’Egmont opus 84 ; enfin, Weber ouverture du Freischütz. C’est une grande exaltation de découvrir ces jeunes chefs venant d’horizons culturels différents et marquants, imprimant à leur travail une gestuelle propre, avec ou sans baguette, propulsés par des tempéraments divers. Ils sont de grands artistes musiciens, déjà, filles ou garçons qui ont la même quête : celle de s’approprier une partition dans le respect technique et la tradition, mais toujours dans l’espoir de transcender l’œuvre pour déclencher l’émotion.

« Pas d’affect sur la corde ! »

Bien que disparate, le niveau d’apprentissage est très élevé et les parcours de chacun fort impressionnants. La présence de deux de nos jeunes chefs français retenus parmi tant de dossiers est une bonne nouvelle. Julien Masmondet, et plus encore Quentin Hindley, dont la battue souple et vibrante ne manquait pas de caractère dans Coriolan. Je cite ce dernier : « … Pas d’affect sur la corde ! ». D’autres noms, certains de Russie : Alexey Kirillov, Vassily Valitov, Ksenia Zharko, Ayyub Guliev, Ivan Cherednichenko ; d’autres de Pologne : Marzena Diakun ; de Serbie : Vladimir Kulenovic ; de Corée : Ena Shin, n’ont pas trouvé les bonnes solutions pour passer ce premier round. Une femme m’a impressionnée lors de cette première salve, Chen Lin, Chinoise de 36 ans. Elle a grimpé jusqu’en demi-finale sans baguette, avec une mise en œuvre formidable de l’ouverture du Freischütz. Une prestation émouvante d’un grand raffinement. Malencontreusement, son Petrouchka du second tour ne sera pas aussi convaincant. On sait aussi que le dernier enregistrement de Svetlanov avec le Philarmonique de Radio France fut Petrouchka mettant ainsi avec cette pièce la barre très haute.

En demi-finale, huit candidats ont été qualifiés : Chen Lin, donc, Stanislav Kochanovsky (Russie, 32 ans), Leandro Carvahlo (Brésil / Italie, 38 ans), Andris Rasmanis (Lettonie, 29 ans), Samuel Burstin (Grande-Bretagne, 33 ans), Lio Kuokman (Macau, 33 ans), Kalle Kuusava (Finlande, 33 ans), Mihhail Gerts (Estonie, 30 ans). Dans un programme de trente minutes, chacun expose une des trois pièces suivantes qu’il choisit : Brahms, Symphonie nº 1 en do mineur, opus 68, Tchaïkovski, Symphonie nº 5 en mi mineur et Stravinsky, Petrouchka. Il faut saluer lors de cette seconde épreuve, la prestation du jeune chef de 29 ans, Andris Rasmanis, qui se livre corps et âme dans le premier mouvement de la symphonie de Brahms. Ses accords abyssaux du début s’épanouissent dans une intériorité contenue renversante. Le legato des archets, en un souffle, s’écoule avec ferveur et se déverse tel le Rhin au studio 104 dans une fluidité sereine. C’est beau, d’une maturité touchante. Je le cite : « We have to reach together, we need a tension… ». « Nous devons nous élever ensemble, nous avons besoin de tension. »

Même si le bras et les yeux d’un chef sont explicites, tel le fougueux Mihhael Gerts qui rend par son approche technique et musicale ses musiciens heureux, ou le plus secret, le ténébreux Kalle Kuusava dont la rigueur vertigineuse sans affect visible revêt l’élégance d’un cygne (je le cite : Scary, dark… »), c’est probablement à travers les phrases éparses recueillies pendant les prestations de chacun que percent les caractères et se dessinent les figures emblématiques du concours. Immédiatement détectables, à mon sens : Samuel Burstin (« I want to start immediately with the sens of story ») et Stanislas Kochnakovsky (« A little sound, direct, very stable »).

Un sens inné des couleurs

Pendant ce second tour apparaît aussi les grandes potentialités, notamment celle de Lio Kuokman dont la main exprime l’essentiel. D’un tempérament aimable, sa version de Brahms exprime pourtant une autorité lumineuse à travers la fusion de ses capacités. Il parvient même à se détacher de la rigidité des tempi pour s’élancer dans l’expressivité et l’émotion sobre de la ligne mélodique, avec un sens inné des couleurs. Un véritable interprète maniant l’orchestre telle « la harpe merveilleuse » de Richard Wagner. Connecté à l’indicible grâce, c’est à ce moment précis qu’il s’impose comme une évidence pour la finale à Pleyel, où ils ne seront plus que quatre, mais…

La dernière épreuve (durée une heure et demie) s’articule autour de deux morceaux imposés : Svetlanov : Poème pour violon et orchestre en hommage à Oïstrakh, avec Svetlin Roussev en soliste, suivi de deux minutes de musique contemporaine à monter en dix minutes, et d’une pièce libre. Pour chacun des concurrents, le poème de Svetlanov ne présente pas de grandes difficultés techniques, et c’est un moment d’interprétation où chacun apporte sa lumière au cœur de la nostalgie qui se dégage de cette pièce lyrique. Tendre et sensitif pour Burstin, plus réservé et dense pour Kuusava, poignant et subtil tout en portant le soliste pour Gerts, envoûtant, précis, sans fioritures exagérées pour Kuokman. Chacun règle la pièce contemporaine un peu comme un simple exercice de style.

Néanmoins, il semble que ce soit Gerts par son approche auditive concise qui en ait donné la meilleure version, avec des plans sonores équilibrés et un certain relief. Dans une aisance sympathique, Burstin s’élance vers la dernière épreuve, avec un flegme britannique parfaitement approprié. Il livre la partition de la 5e symphonie de Beethoven avec simplicité, dans une rigueur galvanisante. Sa prestation est construite et fluide, il est au point ! Suit Kalle Kuusava qui, du bout de sa baguette nordique, les yeux au-dessus des difficultés, aborde la Symphonie nº 2 de Sibelius avec cette noblesse qui rappelle un petit rien de Karajan, révélant l’émotion d’un bout à l’autre dans un élan créatif visionnaire. Il est en état de concert, ce qui pouvait aussi se concevoir pour cette finale en public. Son avantage est de connaître un peu l’orchestre, ayant été assistant de Mikko Franck aux Chorégies d’Orange dernièrement.

Une apothéose finale

Mihhail Gerts nous offre la Symphonie nº 5 de Sibelius, qu’il dirige avec ardeur. L’orientation de la mise en place de l’œuvre sur les différents pupitres le fait applaudir. S’attardant sur deux passages clefs, il donne le ton aux instrumentistes et tire doucement l’orchestre vers la partition. Peu de paroles mais un regard affirmé, une pulsation anticipée qui rend claire cette longue partition, jusqu’à une apothéose finale.

C’est à Lio Kuokman que revient la Symphonie nº 4 de Tchaïkovski, dont il travaillera le premier mouvement jusqu’à l’excès, avec des musiciens quelque peu épuisés. Son pouvoir fulgurant à établir une consistance sonore pleine immédiatement, sans écarts d’émotion, lui permet de tenir sa phalange en haleine et lui confère une aura mystérieuse. Une seule respiration pour ce premier mouvement, dont il semble que chacun soit hypnotisé par le geste incroyable de cette baguette magique. Le prix du Public, lui est attribué, mais il n’obtient pas du jury le Premier Prix, s’étant concentré par choix sur un seul mouvement et n’ayant pas égalé, à mon sens, l’ampleur sonore de la prestation du dernier vainqueur de 2010 Andris Poga. Il s’est perdu dans une nasse dont il ne s’est pas dépêtré, et où s’est certainement jouée la première place. Il obtient le Deuxième Prix et, bien que Myung-Whun Chung ne lui ait pas attribué le prix de Jeune Chef associé, Kuokman dirigera tout de même ce même orchestre le 26 septembre 2014 dans des œuvres de Svetlanov, Youssoupov et Chostakovich, avec la participation de Vadim Repin (violon).

Samuel Burstin obtient le Troisième Prix, Mikhail Gerts et Kalle Kuusava reçoivent le diplôme du IIIe Concours Svetlanov. Ces titres, bien qu’honorifiques, ont surtout pour but d’offrir un tremplin à ces chefs magnifiques. Ils leur permettent de travailler avec des orchestres différents et favorisent l’éclosion des directions majeures de demain. Celles qui portent en elles la tradition et la fluidité créatrice du talent et de l’instant présent. 

Praskova Praskovaa


Concours international de chef d’orchestre Evgeny-Svetlanov, du 25 au 28 juin 2014

Comité exécutif :

Nina Svetlanova, Marina Bower, René Koering, Lionel Colombel, Caty Sarfati, Olivier Beiboutov, Olga Aleksandrova

Attachée de presse de Radio France :

Laurence Paillot-Lesné

Comité d’honneur :

Myung-Whun Chung, Valeri Gerguiev, Ricardo Muti, Zubin Mehta, Evgeny Kissin

Président du jury :

Vladimir Ashkenazy, pianiste, chef d’orchestre, chef principal de l’Orchestre de Sydney, directeur de l’Orchestre des Jeunes de l’Union européenne, principal chef d’orchestre invité de l’Orchestre symphonique d’Islande

Membres du jury :

Michael Fine : producteur indépendant en audiovisuel, conseiller principal et responsable du planning artistique de l’Orchestre philarmonique de Séoul

Jesús López Cobos : chef émérite de l’Orchestre symphonique de Cincinnati, ex-directeur musical du Teatro Real de Madrid

Jukka-Pekka Saraste : chef principal de la W.D.R. de Cologne, chef lauréat de l’Orchestre philarmonique d’Oslo, fondateur et directeur artistique de l’Orchestre de chambre de Finlande, fondateur et directeur artistique du Festival Tammisaari

Chad Smith : directeur de l’Orchestre philarmonique de Los Angeles

Alexander Vedernikov : chef principal de l’Orchestre d’Odense du Danemark, ex-directeur musical et chef principal du Théâtre Bolchoï de Moscou

Daviv Whelton : directeur du Philarmonia Orchestra de Londres

Les candidats :

Stanislav Kochanovsky, Mihhail Gerts, Ayyub Guliyev, Quentin Hindley, Alexey Kirillov, Andris Rasmanis, Samuel Burstin, Lio Kuokman, Kalle Kuusava, Leandro Carvalho, Marzena Diakun, Ivan Cherednichenko, Vasily Valitov, Vladimir Kulenovic, Chen Lin, Julien Masmondet, Ena Shin, Ksenia Zharko

Salle Pleyel • 252, rue du Faubourg-Saint-Honoré • 75008 Paris

Tél. 01 42 56 13 13

Du 25 au 28 juin 2014 à Paris

Épreuve finale ouverte au public le 28 juin 2014

De 14 heures à 17 heures et de 18 h 30 à 21 h 30

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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