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26 mai 2014 1 26 /05 /mai /2014 19:43

L’aria de la dame en noir


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


C’est une « standing ovation » méritée qui a salué le concert donné par Nathalie Stutzmann et son ensemble Orfeo 55 lors du Festival de l’Épau, au Mans.

nathalie-stutzmann-615 simon-fowler Voir Nathalie Stutzmann à la tête d’Orfeo 55, c’est vraiment une décharge d’adrénaline. Ceux qui la voient pour la première fois seront troublés par un mélange des genres inédit : une femme chef d’orchestre, pantalon anthracite et veste noire à la chinoise, manchettes roses et vert fluo, mais surtout une chef d’orchestre qui chante, qui plus est d’une voix grave et profonde, celle une authentique contralto.

Une chanteuse à la tête de l’orchestre qui l’accompagne : voilà une proposition excitante. La première fois, c’est un choc (1) : on ne peut oublier le moment où Nathalie Stutzmann, se retournant lentement vers le public, se met à chanter, presque comme par magie. Et la magie opère toujours ! L’on se prend cette fois à rêver devant la liberté, le plaisir communicatif de l’artiste, à la fois comme chef et comme chanteuse.

Usain Bolt versus Karajan

Côté direction, Nathalie Stutzmann a un style très libre et très physique : amples balancements de bras, génuflexions, expirations rageuses qui scandent les temps forts : quand elle se poste derrière son pupitre, le buste penché en avant, les genoux légèrement fléchis, prête à diriger un nouveau morceau, on pense davantage à Usain Bolt qu’à Karajan. Cette énergie se transmet aux musiciens, sur le visage desquels on voit aussi régulièrement flotter de légers sourires, reflets de ceux que leur envoie leur chef. Résultat : l’ensemble, dans une osmose particulière avec sa chef, est à la fois beau à écouter et à voir. C’est là la musique vivante en train de se faire, avec son exigence et la joie qu’elle exhale. Les puristes trouveront peut-être à redire sur la finesse de cette direction. Cette sensation de vie n’est en tout cas pas si courante pendant les concerts classiques. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce style est démonstratif mais pas exaspérant : tout ici semble sincère et sans démagogie. Quel dommage que l’assistance comptât si peu de jeunes spectateurs (2) : ce concert aurait assurément donné le goût de la musique classique à n’importe quel spectateur.

Mais voilà la chef qui prend dans ses mains son pupitre et se retourne vers le public. Tel Janus, elle nous montre alors son deuxième visage : pas aimable encore, l’air furibard même ! C’est pour mieux attaquer l’aria de Haendel « l’Aure che spira », tirée de Giulio Cesare, qui suscite l’enthousiasme du public. Des assauts de fureur qui alternent heureusement avec des moments beaucoup plus recueillis : les arias « Pena, tiranna » et « Son qual stanco pellegrino », dans laquelle Nathalie Stutzmann dialogue avec le violoncelle élégiaque de Patrick Langot.

C’est que l’orchestre n’est pas en reste et montre lui aussi de belles couleurs : pizzicati bondissants dans la Sinfonia acte III scène v de Scipione, charme élégant et syncopé dans l’acte III scène i de Serse, imitation malicieuse du vent dans « Saro qual vento » tiré d’Alessandro. Dommage que l’acoustique ne soit pas toujours au rendez-vous : les sons s’envolent sous les hauteurs de la nef de l’abbatiale de l’Épau, et cette résonance, si elle peut magnifier la voix d’une chanteuse, tend à brouiller les sons des multiples instruments de l’orchestre. Tant pis, le spectacle est beau : l’orchestre simplement installé sur de grandes dalles de moquette beige à même le sol de la nef ; la lumière douce qui, par les vastes vitraux, frappe les pierres claires de ce paisible lieu ; les rayons dorés des projecteurs qui, comme pour l’apaiser, tombent gentiment sur une mèche de cheveux bouclée et rebelle frémissant sur le front de la dame en noir. 

Céline Doukhan


(1) Voir « Vivaldi prima donna », récital d’œuvres d’Antonio Vivaldi par Nathalie Stutzmann et Orfeo 55 (critique), Théâtre Olympe-de-Gouges à Montauban.

(2) En dépit d’une politique tarifaire on ne peut plus attrayante : 5 € au lieu de 35 € pour les 12‑25 ans !


Concert de Nathalie Stutzmann et Orfeo 55

Vivaldi : Stabat mater RV 621, Haendel : extraits de Poro, Orlando, Amadigi, Giulio Cesare, Serse, Arianna in Creta, Scipione, Rodelinda, Alessandro

www.nathaliestutzmann.com

Avec : Nathalie Stutzmann (contralto et direction) et les musiciens de l’ensemble Orfeo 55 : Maxim Kosinov, Satomi Watanabe, Guillaume Humbrecht, Nicola Cleary, Ching Yun‑tu, Fanny Paccoud, Patrick Oliva, Lucien Phagnon, Marco Massera, Marie Legendre, Patrick Langot, Anna Carewe, Pasquale Massaro, Michele Pasotti, Anna Maaria Oramo, Emma Black, Ingo Müller

Photo de Nathalie Stutzmann : © Simon Fowler

Abbaye de l’Épau • route de Changé • 72530 Yvré-l’Évêque

http://www.festivaldelepau.com/

Réservations : 02 43 27 43 44 ou 06 48 10 55 52

Le 24 mai 2014 à 20 h 30

Durée : 2 heures avec entracte

35 € | 30 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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