ACCUEIL | POURQUOI CE JOURNAL ? | L’ÉQUIPE DES RÉDACTEURS | LE LIVRE D’OR | NOUS ÉCRIRE | NOUS SUR FRANCE CULTURE | NOUS SUR « LE MONDE »
« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
En direct du Festival et du Off d’Avignon 2012
Comment rire de la crise, malgré tout
Voici une pièce qui entreprend de nous faire rire de ce qui fait le triste quotidien de nos jours et dessine le futur que nous redoutons. Catherine Anne s’inscrit avec bonheur dans cette grande tradition du théâtre citoyen.
« Comédies tragiques »
© D.R.
Nous sommes au Grand Théâtre où les spectateurs attendent une représentation du Cid, mais ce sont trois manifestants qui, après avoir échappé aux C.R.S., font irruption sur la scène. Nous reviendrons au Grand Théâtre pour la dernière scène, avec des acteurs qui attendent l’ultime version de Comédies tragiques que Catherine Anne tarde à leur apporter. L’entre‑deux, c’est le temps de la pièce.
Dans un décor constitué de colonnes qui ne sont pas sans évoquer celles de Buren et qui, par leur plasticité même, se prêtent à de nombreuses interprétations et utilisations, quatre comédiens vont incarner trente‑six personnages. Les séquences, plutôt courtes, font défiler sous nos yeux des employés et des « clients » de La Poste et de Pôle emploi, une conseillère au ministère de la Culture, un directeur de théâtre, une patronne d’entreprise d’intérim, des comédiens, l’animateur et les participants à un jeu télévisé, etc. Tous ont en commun d’être confrontés aux divinités de notre société : la sacro‑sainte rentabilité, l’ordre, le pouvoir de l’argent. Certains donnent la main à l’oppresseur, d’autres résistent. L’oppresseur peut également être opprimé comme on le voit dans le cas d’un employé de Pôle emploi. Dans tous les cas, ce que l’auteur donne à voir, c’est la déshumanisation du monde dans lequel nous vivons.
Poser la question de la déshumanisation, c’est bien sûr s’interroger sur la place qui reste à la culture, à l’art, à la poésie. À ce titre, l’une des scènes les plus drôles est celle où l’on voit une employée de Pôle emploi faire face aux problèmes de ses collègues ou des « clients » par la poésie, et de déclamer Rimbaud, Paul Fort, Prévert, Louise Labé, etc.
Comique de situation, de gestes, de répétition et de mots
Le comique, d’ailleurs, est ici de plusieurs sortes, de situation, de gestes, de répétition et bien sûr de mots comme dans cette phrase : « J’ai toutes les compétences. Elles ne demandent qu’à être exploitées, comme moi » ou dans cet échange : « Il faut réduire les coûts… / Quoi ! C’est la guillotine ? ».
La force de Catherine Anne et de ses comédiens est de nous faire rire de l’inacceptable, sans l’excuser. On pense à la célèbre formule de Musset : « lorsqu’on vient d’en rire on devrait en pleurer ». Cependant, Catherine Anne ne cherche pas à nous apitoyer, mais bien plutôt à susciter la prise de conscience et la révolte.
Il faut rendre hommage aux quatre comédiens qui accomplissent une vraie performance d’acteurs. D’une séquence à l’autre, leur façon de jouer, leur apparence physique, leur voix même, se transforment. C’est vraiment du grand art, un théâtre de texte et d’acteurs en même temps.
Pour cette pièce, Catherine Anne se revendique à la fois du Brecht de Grandeur et misère du IIIe Reich et du Molière de l’Impromptu de Versailles. Ce n’est pas de l’outrecuidance, Comédies tragiques est à la fois une grande pièce politique qui interroge l’état de notre société et une grande pièce ludique : pour notre plus grand bonheur, la citoyenne et l’artiste vont ici d’un même pas. ¶
Jean-François Picaut
Les Trois Coups
Comédies tragiques, de Catherine Anne
Cie À brûle pourpoint
Texte publié chez Actes Sud‑Papiers
Mise en scène : Catherine Anne
Avec : Thierry Belnet, Fabienne Lucchetti, Damien Robert et Stéphanie Rongeot
Assistante à la mise en scène : Florence Tosi
Scénographie et costumes : Sigolène de Chassy
Lumière : Stéphanie Daniel
Son : Madame Miniature
Théâtre des Halles, salle du Chapitre • rue du Roi‑René • 84000 Avignon
Réservations : 04 32 76 24 51
Du 7 au 28 juillet 2012 à 22 heures
Durée : 2 heures
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
Lire la suite.
Derniers commentaires