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23 septembre 2014 2 23 /09 /septembre /2014 15:56

Œdipe à l’abattoir


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


« Combat » fut créé en 2011 grâce à la rencontre de deux hommes nés dans une France postindustrielle ravagée par le chômage : Gilles Granouillet, écrivain stéphanois, et Jacques Descorde, directeur boulonnais de théâtre et de compagnie. Sa reprise au Lucernaire est l’occasion de découvrir, dans une nouvelle distribution talentueuse, une pièce qui décrit de manière saisissante certains aspects du drame de la condition ouvrière, et les élève à l’universel.

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« Combat » | © D.R.

Jean (Jacques Descorde) est assurément un bon fils. Pour sa mère à qui l’on remet, en guise de remerciement pour ses années de bons et loyaux services aux abattoirs d’une cité de banlieue anonyme, la médaille du travail, il veut organiser une fête mémorable. Et c’est un bon frère aussi. Enfin, frère… Lui, l’enfant conçu à la va-vite avec un inconnu sur le quai d’une gare, qu’a-t-il de commun avec la fillette trouvée dans un landau et choisie par sa maman ? Lui, le chômeur perpétuel, le looser embourbé dans cette ville sans futur, qu’a-t-il de semblable avec cette brillante jeune femme menant au loin une carrière de cadre (Astrid Cathala) ? Il n’empêche. Il l’aime, sa mère l’aime (sans doute trop), et il faut qu’elle soit là pour la fête. La pièce s’ouvre donc au moment où Jean, avec l’aide de son épouse Gloria (Anna Andreotti), s’échine comiquement à lui écrire une lettre d’invitation.

La mère, pivot invisible de l’intrigue

Sur la scène dépouillée, on n’aperçoit qu’une table et des chaises passe-partout. Le seul élément de décor remarquable est une grosse carcasse de bœuf en plastique qui pend, sur laquelle une médaille a été accrochée. Cette évocation dérisoire et cruelle de la mère sera son unique matérialisation. Bien que les divers personnages parlent fréquemment d’elle, on ne la verra jamais. Cette absence la nimbe de mystère, comme si elle devenait une légende, un être de pure fiction. Et pourtant, c’est bien elle qui, par ses choix passés et présents, décide du destin de ses deux enfants. Elle est le cœur décentré, invisible, du drame qui se joue sous nos yeux.

En effet, quelle pensée saugrenue que d’offrir en cadeau à sa fille un couteau de boucher ? Quelle idée de la ramener si violemment à ses origines prolétariennes ? En dépit de son admiration pour Louise Michel, elle a fui sa ville natale, échappé à ce monde poisseux et désespéré. Du coup, lorsqu’elle se retrouve elle aussi, la nuit, sur le quai d’une gare, à attendre le train qui doit la reconduire chez elle, et qu’un inconnu lui adresse la parole, elle chavire dans la folie.

La scène où tout bascule

Cet épisode constitue le pivot du spectacle, du point de vue de la dramaturgie comme de celui du jeu des acteurs. Alors que je trouvais que les scènes précédentes, sans être vraiment mauvaises ou mal interprétées, se déroulaient sans force réelle, s’est produit à ce moment-là un saut qualitatif très sensible : j’ai ri aux répliques d’Erwan Daouphars, j’ai été troublé par la sensualité brutale d’Astrid Cathala, j’ai été angoissé par sa plongée rapide dans un délire malsain et sanglant. Jusqu’à l’aboutissement de la pièce, cette intensité est restée constante, pour atteindre encore un niveau supérieur dans le long tableau final où Gilles Granouillet met les nerfs du spectateur à la torture.

Cette scène à la gare fait aussi basculer Combat dans une autre dimension philosophique. Il ne s’agit plus seulement de s’interroger sur la possibilité d’échapper à ses origines. Il est question de savoir s’il est juste que ceux qui n’ont reçu aucun don renoncent au profit de ceux qui en ont reçu, au prétexte qu’ils peuvent continuer à porter du fruit. Est-il équitable d’être protégé des conséquences de ses actes parce que l’on est réputé être meilleur que d’autres ? Mais sur quelle norme fonder cette supériorité ? Des critères sociaux ? intellectuels ? spirituels ? Qui, du frère ou de la sœur, est le meilleur ? La sœur, belle, intelligente mais égoïste à l’extrême, ou ce raté prêt à se sacrifier pour une personne qu’il aime ?

Le winner, au bout du compte, n’est sans doute pas celui qu’on croit. Et l’on sort de la pièce essoré par son final, ébloui par la qualité des acteurs. Quel dommage que cette puissance ne s’exprime pas tout au long du spectacle. 

Vincent Morch


Voir aussi « Chronique des oubliés du Tour », de Gilles Granouillet (critique), Théâtre Astrée à Villeurbanne

Voir aussi « Zoom », de Gilles Granouillet (critique), Théâtre de l’Aquarium à Paris

Voir aussi « Ma mère qui chantait sur un phare », de Gilles Granouillet (critique), Théâtre de l’Aquarium à Paris

Voir aussi « Poucet, pour les grands », de Gilles Granouillet (critique), T.N.G. à Lyon

Voir aussi « George Dandin », de Molière (critique), Théâtre du Bourg-Neuf à Avignon

Voir aussi « Été », de Carole Thibaut (critique), L’Étoile du Nord à Paris


Combat, de Gilles Granouillet

La Compagnie des Docks

Mise en scène et scénographie : Jacques Descorde

Avec : Anna Andreotti, Astrid Cathala, Erwan Daouphars, Jacques Descorde

Lumières : David Laurie, Pascal Lesage

Musique : Christophe Perruchi

Costumes : Muriel Dantard

Assistante à la mise en scène : Nadège Cathelineau

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 57 34

Site du théâtre : http://www.lucernaire.fr/beta1/index.php?option=com_content&task=view&id=1740&Itemid=52#.VCGSfGMRbw0

Du 17 septembre au 16 novembre 2014, du mardi au samedi à 21 h 30, le dimanche à 17 heures

Durée : 1 h 20

25 € | 20 € | 15 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans Île-de-France | 2014-2015
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commentaires

théâtre au cinéma 10/11/2014 16:46

Cet article m'a donné envie d'aller voir la pièce. J'y cours en fin de semaine. Merci

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