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24 janvier 2014 5 24 /01 /janvier /2014 16:24

Ouaouh !


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


Exceptionnel spectacle à l’Opéra de Lyon que cette création en France de « Cœur de chien », opéra d’Alexander Raskatov, livret de Cesare Mazzonis d’après la nouvelle éponyme de Mikhaïl Boulgakov, dans une mise en scène de Simon Mc Burney. Une œuvre contemporaine majeure à montrer aux jeunes générations pour qu’elles prennent goût à l’art lyrique.

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« Cœur de chien » | © Stofleth

L’action se déroule durant l’hiver 1924 à Moscou. Un illustre professeur de médecine recueille dans une déchetterie un chien blessé. Avec l’aide de son assistant, il greffe sur l’animal l’hypophyse et les testicules du cadavre d’un clochard. Tel Frankenstein, il réussit à métamorphoser le chien en une créature humaine. À une époque où le nouveau régime communiste enrôle à tour de bras, Charik le chien se mue en Charikov, un prolétaire caricatural et zélé doublé  d’un « monstre » à souhait grossier et incontrôlable qui va bouleverser l’existence tranquille du bon professeur.

Grand bourgeois rusé en butte aux attaques répétées des comités d’immeuble et d’autres sbires du pouvoir, celui-ci, dépassé par l’esprit d’indépendance dévastateur de sa créature, va finir par la réopérer pour la rendre à sa condition de chien. À un juge qui l’accuse du meurtre de Charikov, il répond : « Vous pensez que c’était un homme parce qu’« il » parlait ? Mais savoir parler, ça ne veut pas encore dire que l’on soit homme… La science ne connaît pas encore le moyen de transformer les animaux en êtres humains. Moi, j’ai essayé, mais sans résultat, comme vous le constatez. L’animal redevient animal. ». Bien qu’empreint d’humour sarcastique et de dérision bouffonne, le propos s’achève tragiquement, renvoyant dos à dos utopie scientifique et utopie sociale.

Poétique et politique

De ce contenu a priori peu théâtral et très « casse-tête » (que fait-on d’un chien sur un plateau ?), le metteur en scène tire un spectacle remarquable d’une complexe clarté. Soutenu par un livret intelligent au langage serré et efficace et par une scénographie puissante et limpide, il restitue l’univers poétique et politique de Mikhaïl Boulgakov en sachant additionner le pessimisme de la raison et l’optimisme de la volonté. Ses choix dramaturgiques, tant en matière de jeu que des images scéniques, parviennent à unir paradoxalement tragédie et comédie. Sur un plateau complètement ouvert où circulent acteurs, manipulateurs et techniciens que l’on voit quitter le jeu ou se préparer à entrer sur le plateau, il manie avec fluidité scènes à deux ou trois personnages et scènes d’ensemble. Le chien, le professeur, son assistant, ses patients, sa cuisinière, sa servante, dans un style qui évoque souvent le cinéma muet, sont constamment sous le regard du peuple.

Tout cela maintient une tension dramatique qu’illustrent avec force les formidables manipulations du chien-marionnette, l’irruption d’images projetées, la mobilité et l’éventration des panneaux du décor, le recours à des éclairages en poursuite, ou encore les ruptures corporelles proches du jeu clownesque. Simon Mc Burney sait avec finesse se tenir à distance du propos, laissant au spectateur le libre choix de son opinion. Individuellement ou collectivement, les protagonistes de Cœur de chien sont, selon les situations, inhumains ou trop humains. Il n’y a pas d’identification possible. À égalité, le professeur et l’homme-chien attirent tantôt la compassion, tantôt l’insensibilité. Tous deux nous sont proposés comme une image contradictoire de Boulgakov lui-même, rageur dans son écriture contre le système soviétique, désarmé pour affronter les difficultés de son existence.

Chœur mixte par temps de chien

Et puis il y a la musique d’Alexander Raskatov, merveilleusement servie par la direction musicale de Martyn Brabbins et la qualité exceptionnelle d’interprétation des solistes et des chœurs. Certes, le compositeur irrite quelque peu dans les premières scènes comme si sa partition était celle d’un chien qui se gratte les puces. Mais très vite, l’oreille s’habitue à ses choix d’orchestration où dominent instruments à vent, timbales, wood blocks, sifflets, crécelle, guitare électrique, marimbas et vibraphone. Il nous livre une composition d’une grande richesse sonore, dont les mesures s’allongent au rythme de la progression dramatique. Ça souffle, ça tonne, ça détonne et ça s’intimise aussi, notamment dans de bouleversants duos. Retiennent également l’attention des prouesses aux vocalises suraiguës : les voix du chien-marionnette et de l’homme-chien et celles de la servante ou de la secrétaire. Émeuvent encore les chœurs de prolétaires, moderne transposition de chœurs religieux qui, au final du spectacle, font s’effondrer au mégaphone les dernières illusions du modèle communautaire de la nouvelle Russie.

À l’aise dans cette œuvre vertigineuse sur le plan vocal, Sergei Leiferkus,le professeur, Ville Rusanen, l’assistant, Peter Hoare, Charnikov, Elena Vassilieva, la « voix déplaisante du chien » et Diana, la cuisinière, Andrew Watts, la « voix plaisante du chien » et le deuxième prolétaire, Sophie Desmars, la secrétaire fiancée de Charnikov et premier prolétaire, Vasily Efimov, Schwonder et troisième prolétaire, tous excellent vocalement et dramatiquement. Nancy Allen Lundy mérite une mention toute particulière pour son interprétation de Zina, la servante, où elle fait montre, dans une époustouflante composition, d’un double talent de soliste et de comédienne.

On souhaite de tout cœur de spectateur (sic !) que ce Cœur de chien créé en 2010 à Amsterdam au Nederlandse Opera, puis à la Scala de Milan en 2013, s’inscrive durablement au répertoire de l’Opéra de Lyon où il fait un triomphe mérité. 

Michel Dieuaide


Cœur de chien, d’Alexander Raskatov

Livret : Cesare Mazzonis, d’après Mikhaïl Boulgakov

Direction musicale : Martyn Brabbins

Mise en scène : Simon Mc Burney

Collaboration artistique à la mise en scène : Max Webster

Avec : Sergei Leiferkus, Ville Rusanen, Peter Hoare, Elena Vassilieva, Andrew Watts, Nancy Allen Lundy, Robert Wörle, Annett Andriesen, Sophie Desmars, Vasily Efimov, Piotr Micinski, Gennady Bezzubenkov, Paola Molinari, Sonia Tedla Chebreab, Marta Fumagalli, Walter Testolin, Renato Dolcini

Marionnettistes : Josie Daxter, Robin Beer, Robin Guiver, Jack Parker

Comédiens : Clémentine Allain, Mehdi Belhaouane, Céleste Bruandet, Pierre Heitz, Isabelle Randriana, Cornélie Statius Muller

Décors : Michael Levine

Costumes : Christina Cunningham

Lumières : Paul Anderson

Vidéo : Finn Ross

Marionnettes : Blind Summit Theatre, Mark Down, Nick Barnes

Chorégraphie-mouvements : Toby Sedgwick

Chef des chœurs : Gianluca Capuano

Orchestre : Opéra de Lyon

Ensemble vocal : Il Canto di Orfeo

Assistant à la direction musicale et direction des percussions : Alexander Humala

Assistant à la mise en scène : Sarah Loader

Assistant aux décors : Rudy van Wijk

Assistant aux lumières : Gary James

Assistant à la vidéo : Jane Michelmore

Chefs de chant : Ouri Bronchti, Nino Pavlenichvili

Régisseurs : Charlotte Lebret, Marie-Cécile Leclerc, Jeanne Pansard‑Besson

Les équipes techniques de l’Opéra de Lyon

Production : De Nederlandse Opera Amsterdam, en collaboration avec Complicite Londres

Opéra de Lyon • place de la Comédie • 69001 Lyon

Tél. 04 69 85 54 54

www.opera-lyon.com

Représentations : les 20, 22, 24, 29, 30 janvier 2014 à 20 heures, le 26 janvier à 16 heures

Durée : 3 h 30

Tarifs : de 78 € à 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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