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12 avril 2013 5 12 /04 /avril /2013 22:17

Jour de colère


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


Pour la création mondiale de « Claude », opéra en un prologue, seize scènes, deux interscènes et un épilogue, Serge Dorny, le directeur général de l’Opéra de Lyon, a su réunir un quatuor majeur de créateurs : Thierry Escaich, compositeur, Robert Badinter, librettiste, Olivier Py, metteur en scène et Jérémie Rhorer, directeur musical. Résultat de cette collaboration : un spectacle qui enfonce son clou dans le tissu du milieu carcéral et décapite la peine de mort.

claude-615 stofleth

« Claude » | © Stofleth

Inspiré de la nouvelle Claude Gueux de Victor Hugo, le livret situe l’action à la centrale de Clairvaux, pénitencier infâme où Claude, le personnage principal, purge sa peine pour avoir entraîné les canuts, ouvriers lyonnais de la soie, à se révolter contre l’exploitation et la misère. Inexorablement broyé par les règles inhumaines de la vie en prison, il se révolte là aussi, et devient le porte-parole tragique de ses compagnons de détention pour réclamer justice et humanité. Privé de la relation affective qu’il avait nouée avec un codétenu, il entame un long chemin de croix qui va le conduire à assassiner le directeur de la prison. Au terme de cette Passion, au sens christique du terme, la guillotine l’attend.

Pour mettre en œuvre cette histoire simple et terrifiante, ce sont plus de cent cinquante artistes et techniciens que l’Opéra de Lyon a rassemblés. Un spectacle monumental où musique, décors et mise en scène additionnent leurs énergies pour élever la représentation au niveau d’une fresque apocalyptique d’un Jan van Eck ou d’un Rogier Van der Weyden évoquant le jugement dernier. La musique de Thierry Escaich, fortement imprégnée de culture religieuse, a l’ampleur du Requiem de Verdi. Entre motets psalmodiés et hallucinations symphoniques, elle s’impose en permanence par sa volonté irrépressible d’expression. Dans un univers où douleur physique et psychique forment un implacable continuum, la partition décline avec une rare émotion hurlements et lamentos, solos dramatiques et chœurs pathétiques. Le compositeur réussit même, lui qui passe de l’orgue à l’accordéon, à ouvrir des instants d’une rare sensibilité avec l’évocation poétique, en forme de comptine, de la petite fille de Claude.

Au service de cette œuvre musicale particulièrement complexe, il faut souligner l’extraordinaire travail de Jérémie Rohrer, le chef d’orchestre, et des musiciens et chœurs de l’Opéra de Lyon, capables de ciseler avec une rigueur impressionnante la houle dévastatrice de la partition comme ses subtiles accalmies. Ajoutons, et ce n’est pas rien, que tout ce travail musical fait d’autant plus sens qu’il exprime une irrésistible détermination à convaincre que la peine de mort est une ignominie.

L’opéra Claude bénéficie aussi du talent époustouflant du scénographe Pierre-André Weitz. Sa prison de Clairvaux est d’évidence, dès le premier regard, un camp de concentration : hauts murs sinistres, cellules exiguës, costumes de bagnards pour les prisonniers, rigueur vestimentaire noire pour les geôliers, mobilier vétuste, linge sale, fenêtres et portes à barreaux de fer qui empêchent toute intimité et découragent toute velléité d’évasion. Mais il y a plus dans le projet scénographique, et c’est effrayant. La prison est conçue comme une machine-monde aux dimensions imposantes. Le spectateur fait face à une structure architecturale oppressive qui se compose et se décompose en éléments mobiles actionnés par les détenus, véritables galériens qui s’épuisent à les déplacer. Double peine diabolique : ils subissent l’enfermement et le construisent eux-mêmes. Sculptée par les éclairages glacials de Bertrand Killy, cette machine-monde rappelle avec intensité que, même à l’heure des prisons dites « modèles », rien, ni la couleur des murs, ni la surface des cellules, ni la présence de la télévision ne peuvent faire oublier qu’une prison reste un lieu d’inhumanité absolue.

Christique

Reste enfin à saluer le travail de mise en scène d’Olivier Py. Sa dramaturgie plonge au cœur des violences inhérentes au milieu carcéral. De Victor Hugo, il garde la foi évangélique faisant du personnage de Claude un Christ exalté, de son amant Albin un ange déchu, de leurs codétenus un peuple sans défense, des geôliers des forces du mal. De Jean Genet, autre immense référence littéraire dans le champ de l’emprisonnement et de ses abominations, il se souvient de la fascination pour la virilité, du goût pour l’érotisme, de l’exaltation pour l’ambivalence et la passion, pour la poésie transgressive. Cette double influence génère sur le plateau des images et des comportements rarement vus sur une scène d’opéra. Olivier Py tient son propos en tension quasi perpétuelle. Les corps et les cœurs sont brisés : cris, pleurs, coups, viol, humiliations s’enchaînent. La prison n’opère que dans l’excès. Elle ne répare rien. Elle est une école du pire. Culture personnelle oblige, quelques-uns des plus émouvants moments du spectacle offerts par Olivier Py illustrent sa foi chrétienne : la trinité des personnages du prologue et de l’épilogue, le patriarche sans pitié, image inversée de Dieu, qui dirige la prison, le Surveillant général, esquisse de bon Samaritain, le chœur des détenus rassemblés autour de Claude comme les apôtres autour de Jésus… Avec Claude, Olivier Py signe une mise en scène bouleversante qui l’engage au plus profond de lui-même.

Quelques mots encore pour souligner les interprétations de Jean-Sébastien Bou (Claude), dont le parcours vocal et physique est éblouissant, de Jean-Philippe Lafont (le Directeur), impérial d’autorité, et de Laurent Alvaro (l’Entrepreneur, le Surveillant général) qui alterne cynisme et compassion avec une grande maîtrise.

Claude est assurément une très grande œuvre qui mérite de rester longtemps au répertoire de l’opéra contemporain. 

Michel Dieuaide


Claude, de Thierry Escaich et Robert Badinter

Direction musicale : Jérémie Rhorer

Mise en scène : Olivier Py

Avec :

– Jean-Sébastien Bou (Claude)

– Jean-Philippe Lafont (le Directeur)

– Rodrigo Ferreira (Albin)

– Laurent Alvaro (l’Entrepreneur, le Surveillant général)

– Rémy Mathieu (Premier personnage, Deuxième surveillant)

– Philip Sheffield (Deuxième personnage, Deuxième surveillant)

– Loleh Pottier (la Petite Fille)

– Anaël Chevallier (la Voix en écho)

– Yannick Berne (Premier détenu)

– Paolo Stupenengo (Deuxième détenu)

– Jean Vendassi (Troisième détenu)

– David Sanchez Serra (l’Avocat)

– Didier Roussel (l’Avocat général)

– Brian Bruce (le Président)

– Laura Ruiz Tamayo (Danseuse)

Décors et costumes : Pierre-André Weitz

Lumières : Bernard Killy

Chorégraphie : Daniel Izzo

Chef des chœurs : Alan Woodbridge

Orchestre et chœurs de l’Opéra de Lyon

Avec la participation artistique de l’E.N.S.A.T.T.

Création mondiale (commande de l’Opéra de Lyon)

En collaboration avec le Théâtre Mariinsky

Œuvre musicale : © 2013 Gérard Billaudot éditeur S.A.

Avec le soutien du Fonds de création lyrique

Opéra de Lyon • place de la Comédie • 69001 Lyon

http://www.opera-lyon.com/spectacles/opera/fiche-opera/fichespectacle/claude/

Réservations : 0826 305 325

Mercredi 27 mars 2013 à 20 heures, mercredi 3 avril, samedi 6 avril, mercredi 10 avril, jeudi 11 avril à 20 heures et dimanche 14 avril à 16 heures

Durée : 1 h 20

Tarifs : 70 €, 49 €, 39 €, 28 €, 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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