Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 14:35

La boîte à images de Guillaume Clayssen


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Le metteur en scène Guillaume Clayssen avait depuis longtemps le projet de créer un spectacle théâtral en forme d’hommage au cinéma. Sa secrète ambition : faire dialoguer deux formes d’expression qui trop souvent s’ignorent, tout en interrogeant son propre rapport au septième art. C’est chose faite sur la scène de L’Étoile du Nord, jusqu’au 7 décembre.

in-corpore-615 virginie-puyraymond

« Cine in corpore » | © Virginie Puyraymond

Au début de Cine in corpore, les comédiens regardent un film dont les images sont projetées sur leur dos en même temps qu’elle le sont sur l’écran. Comme pour nous faire comprendre que les images cinématographiques sont reçues par le corps, avant d’être revécues de l’intérieur. Que ces images nous traversent et nous constituent depuis notre première expérience de spectateur. Le film qu’ils regardent, c’est d’ailleurs celui qui marque symboliquement le début du cinéma : l’entrée du train en gare de La Ciotat, filmée par les frères Lumière. Ensuite, à chacun son histoire personnelle du septième art, semble nous dire Guillaume Clayssen, dont la pièce est émaillée d’interviews de spectateurs se souvenant des émotions ressenties seuls ou à plusieurs en fréquentant les salles obscures.

Le cinéma est affaire de mythologie, et de souvenirs. Que reste-t-il des héros de notre enfance ou de notre adolescence ? Dans ce spectacle très libre dans sa forme, les trois comédiens et les deux comédiennes n’incarnent pas des acteurs, ne rejouent pas des scènes de film : ils se contentent de les évoquer, magnifiées par le souvenir, repassées au tamis du fantasme. Grâce à un travail étonnant sur la lumière et l’ambiance sonore, Guillaume Clayssen parvient à créer un espace scénique qui se situe dans un entre-deux : ses acteurs-spectateurs, véritables corps cinématographiques, se réapproprient les attitudes de leurs héros, flottent au ralenti, reproduisent non sans dérision la virilité des cow-boys ou celle de James Bond. Une façon ludique de mesurer la puissance du cinéma sur l’inconscient de chacun.

Mythologie de l’acteur

À l’intérieur de cette forme ouverte, le spectacle joue à chaque instant sur l’inattendu : des silhouettes surgissent, qui font appel à la mémoire cinéphilique du public. Une mémoire qui est de l’ordre du patrimoine collectif. Pour se prémunir de tout solipsisme, le metteur en scène a interrogé l’imaginaire cinématographique de ses (jeunes) comédiens. D’où la grande variété des œuvres évoquées, de Batman à Jacques Demy. Une grande place est faite au cinéma de genre, que ce soit la science-fiction (Blade Runner) ou la comédie à la française (de Funès et Bourvil). Avec une prédilection pour l’étrange et le fantastique qu’on devine être celle du metteur en scène lui-même (les références à Kubrick ou David Lynch). Sans oublier les thèmes éternels – l’amour, la guerre – à travers Casablanca ou Apocalypse Now.

L’une des principales réussites du spectacle réside dans sa bande-son. Ce voyage dans l’Histoire du cinéma est porté par les voix de comédiens célèbres, à travers des bribes d’interviews. Le spectateur s’amuse à reconnaître Jeanne Moreau, Carole Bouquet ou Isabelle Huppert. De même, il prend plaisir à entendre les différentes langues du cinéma – sans omettre, ce serait impardonnable, l’italien. Le cinéma a en commun avec le théâtre de développer toute une mythologie de l’acteur, et l’une des plus belles scènes fait apparaître une Claudia Cardinale souveraine, tandis qu’à un autre moment une poursuite cherche en vain une star à éclairer…

Temps suspendu

Comment faire du théâtre quand on a grandi dans les images cinématographiques ? Le temps d’un spectacle d’une heure trente – la même durée qu’un film –, Guillaume Clayssen nous fait partager cette interrogation qui est celle d’un metteur en scène qui se retourne sur ses sources d’inspiration. Il réussit la jolie performance de nous maintenir en apesanteur entre deux formes d’art, de nous faire flotter dans un temps suspendu qui est à la fois celui du cinéma et celui du théâtre, entre ombre et lumière. 

Fabrice Chêne


Cine in corpore

Conception et mise en scène : Guillaume Clayssen

Avec : Laura Clauzel, Viktoria Kozlova, Vincent Brunol, Mathias Robinet‑Sapin, Julien Crépin

Assistant mise en scène : Julien Crépin

Scénographie : Stéphanie Rapin, Anaïs Valembois

Création lumière : Éric Heinrich

Création sonore : Samuel Mazzotti

Assistant son : Thomas Mirgaine

Musique : Nicolas Laferrerie

Création costumes : Émilie Largier

Vidéo : Boris Carré

Monteuse image : Estelle Lacombe-Vitalli

Maquillage : Isabelle Vernus

L’Étoile du Nord • 16, rue Georgette-Agutte • 75018 Paris

Métro : Guy-Môquet ou Porte-de-Saint-Ouen

Réservations : 01 42 26 47 47

www.etoiledunord-theatre.com

Du 22 novembre au 7 décembre 2013, les mardi, mercredi et vendredi à 20 h 30, le jeudi à 19 h 30, le samedi à 17 heures et 20 h 30 (sauf le 7 décembre une seule séance à 17 heures).

Durée : 1 h 30

15 € | 10 € | 8 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher