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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Talents « extra-ordinaires »
Bonlieu scène nationale d’Annecy accueille cette semaine deux immenses comédiennes. Christine Murillo et Dominique Valadié se partagent la scène avec la « Chroniques d’une haine ordinaire » écrites il y a vingt‑cinq ans par Pierre Desproges pour France Inter. Cette réunion de talents est orchestrée par le metteur en scène Michel Didym.
« Chronique d’une haine ordinaire » | © Éric Didym
Les interventions radiophoniques quotidiennes de Pierre Desproges avaient fait l’objet d’une publication. Michel Didym a puisé dans cette matière aussi littéraire que grinçante pour offrir une partition réjouissante à deux très grandes dames du théâtre. La mise en scène, discrète, sert le jeu des comédiennes. Elle leur fournit quelques appuis : un grand carré de lumière rouge en fond de scène, et un piano. Puis elle s’efface pour laisser la place au jeu.
Et quel jeu ! Christine Murillo et Dominique Valadié ne se contentent pas de donner le texte à entendre. Elles ne se reposent pas sur les bons mots, ni ne se satisfont de simples coups de gueule. Le ton n’est plus celui de la chronique. Les deux actrices explorent le texte dans toute sa richesse et le rendent incroyablement vivant. On retrouve les tirades qui ont fait le style de Pierre Desproges, ces enfilades de qualificatifs au vocabulaire recherché, qui démontraient son aisance littéraire.
Un plaisir de diction
Ces exercices de style sont un plaisir de diction pour les comédiennes. Tout devient matière à jeu. Les délires absurdes de Desproges sont mis en situation : comment distinguer l’amour de l’amitié ? Comment Beethoven a‑t‑il composé la Cinquième symphonie ? Les références aux auteurs de citations plus ou moins authentiques donnent lieu à des imitations hilarantes : Christine Murillo en Mère Térésa, ou Dominique Valadié en Robinson Crusoé découvrant Vendredi après vingt années de solitude…
Les deux actrices ne font pas de manières. Dominique Valadié grimace, se travestit en gentleman anglais bedonnant, profère des grossièretés sans rien perdre de son élégance. Christine Murillo est son pendant généreux, énergique et lumineux. L’une comme l’autre sait s’effacer devant sa partenaire. Elles se répondent, enchaînent, surenchérissent dans une grande complicité mise au service du spectacle.
Pierre Desproges épingle férocement
Ainsi, les chroniques journalières de quelques minutes, mises bout à bout, deviennent un objet théâtral. Michel Didym a su ménager des souffles musicaux pour nous permettre de méditer quelques tirades bien senties. Car Pierre Desproges épingle férocement les ridicules, la bêtise, l’intolérance. On retrouve quelques‑uns de ses souffre-douleur préférés : Julio Iglesias, Jean‑Paul Sartre, Jean‑Marie Le Pen. Les concepteurs d’inventions absurdes et sadiques sont sévèrement égratignés (à commencer par « l’inventeur de l’espèce de fil rouge autour des portions de crème de gruyère »), mais pas autant que le public. Provocateur, l’humoriste attaquait régulièrement « les sous‑doués végétatifs gorgés d'inculture crasse » qui l’écoutaient.
Sans tabous
Comme disait Pierre Desproges, on peut rire de tout (mais pas avec tout le monde). Sans tabous, ses textes évoquent l’antisémitisme, le nazisme, la sexualité, la mort, le cancer. Son propre vieillissement et sa maladie reviennent fréquemment. La haine du titre de ses chroniques est celle qu’il dénonce et non celle qu’il ressent pour ses contemporains. Ce que traduisent ses envolées acerbes et lyriques est plus proche du désespoir, celui de voir le monde tel qu’il est.
L’humour noir et salutaire de Pierre Desproges fait du bien à entendre aujourd’hui, et les références un peu datées de son époque n’y changent rien. Le spectacle donne envie de se replonger dans l’œuvre de l’humoriste, et d’écouter ses successeurs dans cet exercice particulier de la chronique humoristique quotidienne. ¶
Estelle Pignet
Les Trois Coups
Chronique d’une haine ordinaire, de Pierre Desproges
Mise en scène : Michel Didym
Avec : Christine Murillo et Dominique Valadié
Scénographie : Laurent Peduzzi
Lumières : Joël Hourbeigt
Costumes : Christine Brottes
Adaptation musicale : Mélanie Collin-Cremonesi
Son : Alexandre Omé
Collaboration artistique : Éric Lehembre
Coproduction La Pépinière-Paris, Théâtre de la Manufacture-C.D.N. Nancy‑Lorraine, Le Volcan, scène nationale du Havre
Bonlieu, scène nationale • 19, rue Guillaume-Fichet • 74000 Annecy
Billetterie : 04 50 33 44 11
http://www.bonlieu-annecy.com/detail?date=102012&event=986
Théâtre des Haras d’Annecy
Mardi 2 et mercredi 3 octobre 2012 à 20 h 30
Durée : 1 h 30
De 21 € à 10 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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