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3 juin 2010 4 03 /06 /juin /2010 21:33

Russel Maliphant : culte et sculpture

du geste

 

Point culminant de la programmation du festival Nouvelles à Strasbourg, Russel Maliphant, chorégraphe anglais, tient le devant de la scène trois jours durant au Maillon-Wacken. Qualifié de « Schubert de la danse moderne », ce chorégraphique au cachet résolument classique présente deux créations aussi différentes qu’évocatrices. Pour le parallèle avec la musique, difficile à dire, mais pour l’image, Maliphant pourrait être désigné à juste titre de « Turner de la danse moderne ».

 

« Choice »

Tout commence par le rythme martelé des cordes d’une contrebasse. La scène, encore plongée dans l’obscurité, s’éclaire alors en son milieu dans une lumière chaude, et laisse apparaître dans un aplat lumineux une danseuse aux mouvements effilés. La danse remplit alors l’espace, l’organise, le dispose par la répétition des mouvements, la symétrie des lumières et la rythmique soutenue de la musique. Tout confère à la prestation un caractère cérémoniel : entre les formes élémentaires gestuelles et visuelles, l’esthétique fait penser à des bas-reliefs égyptiens. Les danses à deux ou à trois se décomposent en motifs, se répètent suivant des fréquences bien ordonnées, viennent parfois se dépareiller pour finalement s’aligner à nouveau sur le rythme originel.

 

L’effet d’ensemble permet une lisibilité des mouvements et invite le public à se baigner de l’atmosphère rituelle de la chorégraphie. La musique renforce cet esprit minimaliste et itératif : des influences de la musique africaine et asiatique aux musiques répétitives à la Steve Reich ou Philip Glass, tout concourt à la scansion des gestes. Le spectacle lui-même suit la forme du cycle en finissant comme il a commencé.

 

Du coup, dans cette gestuelle élémentaire, si léchée, dans laquelle la répétition des motifs tient une place si importante, le décrochage involontaire, la synchronisation un tantinet cafouilleuse se remarque d’emblée. La perfection de l’exécution n’en est que plus déterminante et les hic, même infimes, ne ressortent qu’avec plus de force.

 

afterlight hugo-glendinning

« Afterlight » | © Hugo Glendinning

 

« Afterlight »

Changement radical d’ambiance avec le trio suivant. À l’iconoclasme et au minimalisme de Choice, s’ensuit l’expressionnisme et le brio d’Afterlight. Sorte de diptyque dansé, la chorégraphie met en vedette Daniel Proietto, clairement inspiré par Nijinski, et les danseuses Camilla Spidsoe Cohen et Silvina Cortes, toutes deux amoureuses du même homme. Dans des torsions corporelles non pareilles, le danseur fait office d’automate de boîte musicale au centre de la rosace lumineuse confectionnée par Michael Hulls et Jan Urbanowski, le tout sur fond de Gymnopédies et autres Gnossiennes d’Érik Satie. Afterlight, ce pourrait être le retour à la vie, la renaissance inespérée, un peu comme l’amnésique de l’Homme sans passé, version plus romantique.

 

En parlant de romantisme et d’exaltation des sentiments, Afterlight fait la part belle à l’expression du moi : de la torsion des corps au jeu de lumière diffus, en passant par les projections sur le rideau d’avant-scène, tout y parle à l’âme en secret sa douce langue natale. Mais c’est justement dans cette forme d’exaltation que l’on se perd, voyant dans la prestation brillante de Daniel Proietto une sorte de Nijinski anachronique. C’est comme si les formes classiques de la danse se paraient des atours de la modernité avec sa cohorte de vidéoprojection et de lumière. Du même coup, le brio se mue en pastiche et l’expressivité en maniérisme. Le tout s’étire dans le temps, renforçant l’impression de redite. Et puis pourquoi Satie ? L’apparente simplicité de ses fantaisies musicales est plus à rapprocher du burlesque que du sublime, un petit coup d’œil aux annotations de ses partitions suffit à le prouver. L’humour y est plus présent que la sensiblerie.

 

Là, tout évoquait l’austère et la symétrie. Ici, en revanche, c’est l’exaltation des sentiments et l’expression diffuse et indéterminée du moi qui prévalent. Mais derrière le contraste apparent, il faut voir le clair-obscur d’un chorégraphe qui a une approche de sculpteur : entre le bas-relief et la ronde-bosse, Russel Maliphant taille des gestes, saisit le mouvement, fige des expressions donnant souvent dans la grandiloquence, tombant parfois dans le pathos. 

 

Christophe Lucchese

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Choice et Afterlight, de Russel Maliphant

Chorégraphie : Russel Maliphant

Danseurs : Olga Cobos, Peter Mika, Laura Vilar, Iker Arrue, Anna Òdena (Cobos Mika Company) ; Camilla Spidsoe Cohen, Silvina Cortes, Daniel Proietto (Russel Maliphant Company)

Musique : Mukul (ambientTV.NET) ; Andy Cowton et Érik Satie

Pianiste : Dustin Gledhill

Lumière : Michael Hulls

Costumes : Stevie Stewart

Animation : Jan Urbanowski

Danseur : Es Devlin

Film : Onedotzero Industries Ltd

Maillon-Wacken • parc des Expositions • 67000 Strasbourg

Réservations : +33 (0)3 88 27 61 81

Mardi 25 mai 2010 à 20 h 30

Durée : 1 h 30, avec entracte

15 € | 12 € (hors abonnement)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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