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3 décembre 2013 2 03 /12 /décembre /2013 16:03

Plus de couleurs !


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


De la collaboration entre Gérard Noiriel, historien et Marcel Bozonnet, acteur et metteur en scène, est né « Chocolat, clown nègre », un spectacle en forme d’hommage à Rafaël Padilla qui fut, à la fin du dix-neuvième siècle, le premier artiste noir de la scène française. Une tentative théâtrale généreuse qui ne convainc guère, en forme de tragi-comédie dans le monde du cirque.

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« Chocolat, clown nègre » | © Christophe Péan

L’entrée en matière de Chocolat, clown nègre est plutôt réussie. Sur la piste noire ceinturée de blanc d’un cirque stylisé pénètre Rafaël Padilla. Il est déjà mort. Son corps a été jeté à la fosse commune. Avec des mots simples et poignants, il nous retrace son parcours jusqu’à sa fin misérable. Fils d’esclave, abandonné par ses parents, vendu et revendu, il finit par échouer à Paris, après La Havane et Bilbao. Dépouillé de son maigre baluchon par des voyous, il rencontre le célèbre clown anglais Foottit qui le fait engager dans un cirque et le dresse à devenir son partenaire. Dominé par le clown blanc, le clown nègre, grâce à ses talents acrobatiques et rythmiques, devient célèbre. Son succès s’accompagne de toutes les ambiguïtés racistes qui agitent la France colonialiste de l’époque, encore perturbée par les conséquences de l’affaire Dreyfus.

Cette première partie construite comme un récit autobiographique posthume atteint son but. Elle nous divertit en même temps qu’elle nous émeut et qu’elle nous fait prendre conscience. L’entraînement sadique que Foottit impose à Chocolat provoque le rire et contient toute la gravité fondamentale du propos du spectacle. Sous la surveillance paternaliste du directeur du cirque (Marcel Bozonnet) le duo des clowns (Sylvain Decure et Alex Fondja) donnent le meilleur d’eux-mêmes avec malice et énergie.

Mais, bientôt, le contenu de la pièce et sa réalisation scénique s’enlisent dans la monotonie d’une alternance de séquences illustrant tantôt le point de vue de l’historien, tantôt celui du metteur en scène. La fusion entre les deux s’opère rarement. L’ennui s’installe. On a beau être pleinement en accord avec la dénonciation du racisme avoué ou sournois qui précipite la déchéance du clown Chocolat, on se sent cependant privé du plaisir légitime attendu d’un spectacle de cirque. De brèves scènes souvent mélodramatiques cassent le rythme des situations circassiennes, qui ont de la peine à rebondir. Seules les interventions agiles, humoristiques ou pathétiques d’Ode Rosset sonnent justes. Spécialiste du mât chinois, elle interprète quelques figures du monde du cirque et la fille du clown nègre. Par son jeu essentiellement corporel, elle réconcilie toutes les contradictions de l’univers des personnages de cirque : déploiement libérateur du rire, tension métaphysique de la destinée et humanité bouleversante. La mort de la fille du clown nègre atteint des sommets d’émotion.

Reste à dire que nous avons vu ce Chocolat, clown nègre dans une salle comble où la majorité des spectateurs étaient des adolescents qui, au moment des saluts, ont applaudi à tout rompre Marcel Bozonnet et son équipe. Il serait mal intentionné d’écrire que le message antiraciste n’a pas été reçu. Un spectacle engagé et fraternel s’opposant à la dangereuse excitation des souffrances sociales, des peurs et des colères irrationnelles mérite le respect. On regrette, quitte à se répéter, que la poésie sensible des intentions de la mise en scène ne se soit pas imposée face au passionnant savoir rassemblé par l’historien. À la toute fin du spectacle, la petite famille du cirque tourne en procession sur la piste. Elle enterre la fille du clown nègre et semble en même temps chercher un sens à son existence. Cette émouvante image fait déplorer le manque d’instants de cette sorte, quelle que soit la couleur de la situation. On aurait envie de dire au sensible et expérimenté Marcel Bozonnet : « Pourquoi avez-vous été si humble devant la force du contenu ? Pourquoi avez-vous retenu votre capacité d’invention théâtrale ? ». La très noire histoire du clown nègre confronté à la domination blanche aurait réclamé plus de couleurs. 

Michel Dieuaide


Chocolat, clown nègre, de Gérard Noiriel

Adaptation pour la scène : Marcel Bozonnet et Gérard Noiriel

Mise en scène : Marcel Bozonnet, assisté de Manon Conan

Avec : Marcel Bozonnet, Sylvain Decure, Alex Fondja, Fannie Outeiro, Ode Rosset, et la participation de Gilles Privat et Thierry Thioune

Dramaturgie : Joël Huthwol

Costumes : Renato Bianchi, avec la collaboration de Sylvie Lombart

Chorégraphie : Natalie Van Parys

Conception vidéo : Marc Perroud

Conception son : Louise Bardet

Dispositif : Marcel Bozonnet et Renato Bianchi, avec la collaboration de Sara Sablic

Coiffes : Laurence Solignac

Masques : Carole Batailler

Habilleuse : Sabine Bulant

Conseillère image : Judith Ertel

Régisseur général : Michel Lothe

Régisseur vidéo : Thierry Wilmort

Production : maison de la culture d’Amiens

Maison de la culture d’Amiens

Tél. 06 45 74 48

Courriel : lescomédiens.voyageurs@mca-amiens.com

Coproduction : Cie Les Comédiens voyageurs

Résidence d’aide à la création : La Brèche, pôle régional des arts du cirque, Cherbourg-Octeville

Résidence d’écriture : Centre national des écritures du spectacle, la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon

Avec la participation artistique du Jeune théâtre national

En partenariat avec l’académie Fratellini

Avec la collaboration du collectif D.A.J.A. Films Lumière

En coréalisation avec le Théâtre national populaire et le Théâtre Nouvelle Génération

Texte publié aux éditions Bayard

Théâtre Nouvelle Génération • 23, rue de Bourgogne • 69009 Lyon

www.tng-lyon.fr

Réservations : 04 72 53 15 15

Représentations du 28 novembre au 1er décembre 2013

Durée : 1 h 30

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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