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15 février 2011 2 15 /02 /février /2011 16:42

Les nouvelles cavalcades
de Sébastien Rajon


Par Sheila Louinet

Les Trois Coups.com


Diable d’illusionniste que ce Sébastien Rajon ! Ce virtuose de la mise en scène, touche-à-tout, polymorphe et alchimiste, ne cesse de nous charmer. Hier (il y a bien longtemps en fait, entre-temps il y en a eu plein d’autres), c’était au Théâtre 13 avec « Peer Gynt ». Aujourd’hui, c’est à l’Essaïon, avec « Cavales ».

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« Cavales » | © Stekyndt

Sur la scène du Théâtre Essaïon, les moyens sont plus modestes que ceux qui lui avaient été donnés à L’Athénée. Et, plus difficile encore, comment rivaliser avec le succès obtenu du Balcon (en 2005) ou bien avec celui des Courtes lignes de M. Courteline (plus récent, en 2008) ? Cavales n’a certes pas la même ampleur que la plupart de ses spectacles précédents, mais qui connaît Sébastien Rajon et a eu la chance de voir Peer Gynt (2001) sait que l’imaginaire de ce metteur en scène est suffisamment fertile pour qu’avec une planche et trois bouts de ficelle, il soit capable de nous concocter un spectacle des plus aboutis.

Et, dès les premières secondes, nous voilà embarqués dans la course effrénée et frénétique de deux personnages. Le ton est donc donné : haletant et angoissant. Pourtant, l’intrigue paraissait au départ simple, même déjà un peu rabâchée : une jeune mariée choisit le jour de ses noces pour fuir un mari dont elle a peur. L’un des invités décide de la suivre. Or, l’enjeu se situe à plusieurs niveaux : certes, il y a la cavale de Paul et d’Elsa, qui tentent d’échapper au mari jaloux et tortionnaire. Mais Pierre Vignes (l’auteur) ne se contente pas de ces chemins balisés. L’histoire acquiert une force et une densité particulières dès lors qu’on entre dans les méandres psychologiques de chacun. L’ambiguïté est alors de mise. Et le spectateur est rapidement mis en déroute face à des personnages d’une complexité parfois effrayante. Pas étonnant que l’auteur ait choisi de mettre un pluriel à son titre. Si l’on peut fuir les autres, peut-on échapper à soi-même ? Dans cette cavale aux multiples visages, l’embardée n’est pas loin.

Michel Laliberté emporte de nouveau l’adhésion

Pièce à six personnages. Les deux acteurs interprètent tous les rôles. Le jeu de Michel Laliberté emporte l’adhésion. Si on avait déjà pu l’applaudir cette saison dans les Liaisons dangereuses, on apprécie encore mieux son talent dans le rôle plus complexe de Paul. Grâce à l’ambivalence de son personnage, il gagne ici une épaisseur supplémentaire : on ne sait s’il est le grand méchant loup qui s’est glissé dans la bergerie ou le beau chevalier qui vient sauver la princesse. Dans des soubresauts auxquels on ne s’attend pas toujours, il quitte l’aspect bienveillant et protecteur du protagoniste pour devenir un être inquiétant, instable, voire brutal, selon qu’il est braconnier, fiancé ou mari. Le malaise est palpable. Grâce au travail accompli sur la voix, la gestuelle et les costumes, il installe le spectateur dans une ambiguïté qui le tient en suspens, d’un bout à l’autre de la pièce.

Parfois moins convaincante, sa partenaire, Stéphanie Papanian, gagne cependant en profondeur dès lors qu’elle joue le rôle de la « petite chose fragile » ou du Petit Chaperon rouge apeuré. Que ce soit en présence du chasseur, de son mari autoritaire et instable, ou dans le rôle de la femme de Paul rejetée et abandonnée, elle atteint à chaque fois une belle maîtrise de jeu. Par contre, le personnage de la Baronne Von Stutten est moins abouti. Si la coloration sadomasochiste de celui-ci est particulièrement intéressante et ajoute à l’équivoque du caractère, le jeu de Stéphanie Papanian manque encore un peu de corps : on aurait aimé y voir encore plus de chien et de sex-appeal de la part de la comédienne.

Beaucoup d’intelligence

L’exercice n’en demeure pas moins périlleux et difficile. Les personnages se laissent regarder comme une espèce de kaléidoscope… sous toutes ses facettes. Ce conte revisité et cruel est mené avec beaucoup d’intelligence, tant sur le plan de l’écriture que du jeu. La pièce a ce mérite évident de ne pas porter de regard manichéen sur ses personnages. On baigne en eaux troubles. Après tout, qui a dit que l’homme était soit bon soit mauvais ?

On ressort de cette fuite en avant tout aussi époumoné et palpitant. Une fois encore, Sébastien Rajon réussit à nous faire plonger dans un univers des plus singuliers. Définitivement, il fait partie de ces jeunes metteurs en scène (32 ans) dont il faut suivre le parcours… À suivre donc ! 

Sheila Louinet


Cavales, de Pierre Vignes

Mise en scène : Sébastien Rajon

Assisté de Raphaëlle Prost

Avec : Stéphanie Papanian, Michel Laliberté

Costumes : Victoria Vignaux

Création lumière : Florent Barnaud

Son : Pigmy Johnson

Théâtre Essaïon • 6, rue Pierre-au-Lard • 75004 Paris

Réservations : 01 42 78 46 42

Du 18 janvier au 26 février 2011, du mardi au samedi à 20 heures

Durée : 1 h 20

20 € | 15 €

Reprise du 9 décembre 2013 au 11 février 2014

Les lundi et mardi à 20 heures

Durée : 1 h 15

Tarif plein : 20 € | tarif réduit : 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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