Un bon vieux vaudeville sur fond de plan social et de harcèlement au travail, quand même, il fallait oser. On salue la prise de risque de
Christophe Rauck, le patron du Théâtre Gérard-Philipe et de ses comédiens qui s’éreintent sans compter dans cette farce hystérique vite émoussée.
« Cassé » | © Anne Nordmann
On les appelle les Conti, les Molex, les Lejaby. Bien malgré eux, ils sont devenus les emblèmes d’une époque qui fait rimer délocalisation et désindustrialisation. On les imagine
assez mal en héros de fiction, ou alors dans un roman de Gérard Mordillat. Passe encore dans un road-movie de Kervern et Delépine. Mais dans un authentique vaudeville, avec claquements
de portes, quiproquo et mari dans le placard, non, ça non, on n’y aurait jamais pensé. L’auteur Rémi De Vos s’y est risqué, déployant l’artillerie lourde et les effets surannés propres
à ce genre et troquant le traditionnel bourgeois et sa cocotte contre un employé Kleenex et une licenciée de chez Prodex. L’exposition nous fait craindre le pire, on se dit qu’avec un tel sujet
il serait dommage de tomber dans la caricature de classe avec mobilier en Formica et blouse à la Deschiens. On appréhende le dérapage obscène sous couvert de traitement conceptuel, mais on
finit par baisser la garde. Toujours cette petite voix intérieure, celle de lord Byron en l’occurrence, qui nous rappelle à la déraison : « Et si je ris de toute chose ici-bas,
c’est afin de n’en pas pleurer ».
Une dramaturgie en gros sabots
À l’instant où on accepte de se dérider enfin, l’interprétation de Virginie Colemyn nous rattrape par le col. C’est fort. Avec ses cheveux bruns, ses yeux sombres, sa présence organique et
sa voix toujours prête à sortir des rails, elle donne une dignité et une puissance inattendue au personnage de Christine, une ouvrière d’assemblage salement virée qui se bourre de calmants pour
oublier. Sa gravité poétique, sa drôlerie et son investissement corporel résistent vaillamment au ridicule assumé de certaines situations. Dépassant la question du registre, elle s’élève en
s’exposant, et sa présence animale transcende systématiquement les pantalonnades de cette dramaturgie en gros sabots. Face à elle, le génial pensionnaire du Français, Grégory Gadebois, joue
les maris mis au placard professionnellement et littéralement. Sa discrète apathie et sa jovialité en forme de déni font l’effet d’une grenade dégoupillée.
Le reste de la distribution, bien qu’excellente, se débat avec les contraintes du vaudeville. Ça court, ça surjoue, ça cabotine joliment, ça pousse le curseur si haut dans l’énergie qu’on finit
par ressentir une fatigue et un vide face à cette terrible mécanique qui enfile les clichés jusqu’à plus soif. On ne coupe pas aux beaux-parents insupportables, superbe duo formé par
Yveline Hamon et Michel Robin, dont les engueulades épiques restent des tranches de rire assurées. À part ça, on n’évite pas le stéréotype de la secrétaire un peu blonde, du
voisin geek super assisté et du syndicaliste braillard porté sur la picole. Ça coince un peu quand même, comme si le dispositif flirtait avec son point de saturation avant de trouver une
porte de sortie salutaire vers l’absurde.
Procédé claustrophobique
La mise en scène de Christophe Rauck creuse ce sillon de l’artifice détourné, de la convention amplifiée. De larges feuilles de décor dessinent l’intérieur d’une étrange cuisine : un
aplat infernal où viennent s’écraser le regard et la crédulité. Ce paysage domestique suit de très près les aléas et la dislocation psychologique des personnages. Il se dégrade progressivement,
perdant d’abord la couleur avant de proliférer en un rempart immense, comme un rouleau de sérigraphie qui vomirait des décors en forme de cage à lapin. Avec ce procédé claustrophobique, on est
alors bien loin de la comédie de mœurs et des gags appuyés.
Parce que derrière les rebondissements et les bouffonneries, il est quand même un peu question de la souffrance au travail et du suicide. Pour le rappeler, des poignées de terre sont jetées sur
le plateau en guise d’adieu à celui qui vaut plus cher mort que vivant. Christophe Rauck et Rémi De Vos n’ont pas froid aux yeux. Mais sous couvert de briser du tabou et de tirer
le portrait aux « prolos » sans condescendance, ils nous laissent drôlement perplexes. Ne sachant trop quoi penser de ce parti pris en forme d’injonction paradoxale qui pèche par son
trop grand désir d’originalité. Comme si à force de vouloir se démarquer, ce duo culotté s’était détourné de son véritable sujet.
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Ingrid Gasparini
Les Trois Coups
www.lestroiscoups.com
Cassé, de Rémi De Vos
Édité chez Actes Sud-Papiers
Mise en scène : Christophe Rauck
Avec : Virginie Colemyn, Émeline Bayart, Yveline Hamon, Juliette Plumecocq-Mech, Grégory Gadebois, Philippe Hottier, Dominique Parent,
Michel Robin
Dramaturgie : Leslie Six
Scénographie : Aurélie Thomas
Lumière : Olivier Oudiou
Costumes : Coralie Sanvoisin
Assistante et réalisation costumes : Peggy Sturm
Création sonore : David Geffard
Collaboration chorégraphique : Claire Richard
Coiffures et maquillages : Vivian Girard
Théâtre Gérard-Philipe • 59, boulevard Jules-Guesde • 93200 Saint-Denis
Réservations : 01 48 13 70 00
www.theatregerardphilipe.com
Du 12 janvier au 12 février 2012, lundi, jeudi et vendredi à 19 h 30, samedi à 18 heures, dimanche à 16 heures, relâche les mardi et mercredi
Durée : 2 h 15
De 6 € à 22 €
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