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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 22:40

Le théâtre et la vie, c’est ça !


Par Jacques Casari

Les Trois Coups.com


Au cœur du festival Les Humanités, à Brest, le Théâtre de l’Instant nous sert entre deux bières de l’humain à vif. C’est un « Casimir et Caroline » magistralement mis en scène par Bernard Lotti. Une fresque réaliste et poétique en diable.

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« Casimir et Caroline » | © Alain Monot

Dans Casimir et Caroline, Ödön von Horváth (1901-1938) découpe le quotidien en une succession de 117 scènes et saisit les petites choses qui en disent long. C’est dans l’Allemagne de 1932 qu’il situe l’action de sa pièce : une Fête de la bière à Munich. Il y démasque l’étendue des trafics illicites, des ambitions déçues et des relations ratées. La mécanique à broyer de l’humain est en marche. Dans un décorum de bruit et d’ivresse, c’est un défilé de paumés de la vie et de monstres de foire. Avec la même subtilité qu’il décrit le vacillement du couple, il montre celui d’une société à la dérive dans laquelle Casimir, comme d’autres, ne trouve pas sa place. Un monde étrange dans lequel s’affrontent les lueurs d’espoir et les spectres de déchéance. Mais ce théâtre ne condamne jamais, ne moralise pas. Il donne simplement à voir les mécanismes de l’aveuglement et de l’enfermement, des dérapages qui fabriquent la victime ou désignent le monstre.

Bernard Lotti a su saisir tout cela et il signe ici une formidable mise en scène du chef-d’œuvre d’Horváth. À la lumière des lampions, c’est d’abord un judicieux prologue qui nous est servi en musique. La récitante est une Madame Loyal didactique (Élizabeth Paugam) flanquée d’une jeune assistante agile et facétieuse (Marieke Breyne). Se déploie alors devant nous un petit royaume de l’enfance perdue avec une roue de vélo devenue grand’ roue, un parapluie-manège à nacelles et un hippodrome de lumière pour un fier petit cheval blanc. Ce joli théâtre d’objets sert à désigner les lieux de l’action. Le grenier des trésors se referme à peine qu’un peuple d’ombres envahit l’aire de jeu levant des yeux fascinés vers le grondement assourdissant du Zeppelin-des-puissants-tout-là-haut. « Le Zeppelin ! Le Zeppelin ! », à la fois miroir aux alouettes et sourde menace…

C’est la fête à tromper le néant

Sous les lampions ironiques se joue alors l’éternelle histoire des amours assassinées. Casimir et Caroline s’aiment mais ils se quittent, car Casimir est au chômage. « Et l’amour jamais ne s’arrête » écrit Horváth en épigraphe. Casimir complète ironiquement la formule : « du moins tant que tu ne perds pas ton travail ». Chômeur, il se sent exclu et s’estime rejeté. Caroline, elle, a décidé de jouer le jeu de la vie, de rêver plus haut. Avec tous les autres déglingués de la fête, ils déambulent entre le toboggan avec vue imprenable sur les culottes des filles et le grand huit pour s’envoyer en l’air. Amours de fête foraine…

Mais il y a surtout le grand manège désenchanté de la vie. Ici l’on boit et l’on pisse fièrement sous les étoiles. Marlous violents, vicelards en rut, filles faciles… paumés, fauchés, puissants… tous se croisent près de la pissotière de cette fête des fous. Et pisse la galère ! Ils sont fous de douleur, de jalousie et de jouissance. Fous d’ambition aussi et ivres de violence. Chacun libère sa part d’ombre. Les fêtards pathétiques se font monstres ordinaires parmi les monstres de foire exhibés jusqu’à la nausée. C’est toujours derrière la fête que se cache la misère.

Des comédiens à la fête

L’ensemble de la distribution – chose rare – mérite un coup de chapeau. Margot Segreto campe une Caroline à la fois énergique et pathétique, lumineuse avant d’être broyée. Séductrice et manipulatrice dans l’espoir de décrocher le gros lot (l’amour du puissant directeur), la poupée cabossée, défaite, deviendra le jouet d’un tailleur-coupeur qu’elle suivra dans son voyage au bout de la nuit. C’est l’excellent Yassine Harrada qui incarne avec ambivalence ce Juppmann, fragile et niais, puis manipulateur glaçant, roi de la lèche, tant pour sa passion des glaces que pour sa déférence rampante à l’égard des puissants. « L’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches » écrit aussi Céline en 1932. Nicolas Sansier est un Casimir tantôt révolté, torturé ou paumé. Dans ce rôle exigeant, ce comédien instinctif fait montre d’un engagement et d’une palette de jeu admirables.

Le duo des puissants, le directeur Tapp (Christian Lucas) et le juge Pick (Mychel Chenier), nous offre de savoureux moments. Fascinés par la valse des culs des femmes, ces deux-là ont la dignité pathétique de pochetrons libidineux en quête de grand déculottage. Une mention spéciale enfin à Tristan Rosmorduc qui joue un Franzel Mark dont l’existence n’est que violence, et à Marina Keltchewsky (Erna) dont la présence naturelle agit comme une espérance dans cette foire aux instincts. Les élèves du conservatoire de Brest complètent la distribution et tiennent fort bien leur place, apportant une énergie juvénile au spectacle.

Quel bonheur !

Une musique joyeuse ou dissonante, jamais en accord avec elle-même ni avec les êtres, ponctue cet opéra de quat’ sous délicatement mis en lumière. Une manière de mettre en évidence la misère et le divertissement, la fête frénétique qui étourdit les hommes et les distrait de leur souffrance. Bière amère pour amour frelaté ! « On a souvent une sorte de grand désir en soi » constate Caroline, « mais après on revient les ailes brisées et la vie continue, comme si on ne s’était jamais envolé… » Voilà un théâtre sombre, à la fois tendre et cruel parce que ainsi va la vie dans une humanité en crise. Quand l’univers d’un metteur en scène entre en résonance avec celui d’un grand auteur, c’est une parole subtile et forte qui nous est délivrée. Nous aimons ce théâtre dans lequel le silence nous parle tant. Le théâtre et la vie, c’est ça, un bout de lumière qui finit dans la nuit. C’est tout et c’est beau. Alors hâtons-nous de faire la fête à ce théâtre-là pour oublier un instant qu’on est désespéré ! 

Jacques Casari


Casimir et Caroline, d’Ödön von Horváth

Traducteur : Henri Christophe

Production : Théâtre de l’Instant • 143, rue Robespierre • 29200 Brest

02 98 47 14 90

Site : www.theatredelinstant.com

Courriel : theatre.instant@wanadoo.fr

Coproduction : Le Quartz, scène nationale de Brest ; Théâtre du Pays-de-Morlaix ; Maison du Théâtre

Mise en scène : Bernard Lotti

Avec : Nicolas Sansier, Margot Segreto, Christian Lucas, Mychel Chenier, Bernard Lotti, Elizabeth Paugam, Yassine Harrada, Tristan Rosmorduc, Marina Keltchewsky, Marieke Breyne

Avec la participation des élèves de la classe d’art dramatique du conservatoire de Brest : Maxime Kernec, Jérémie Lebaudy, Antoine Guyomarc’h, Leah Herbert, Pamela Olea Arancibia, Nathan Jousni, Telio Mevel, Émeline Delvoye, Pablo Magro, Pierre-Emmanuel Uguen

Scénographie : Denis Fruchaud, Ana Kozelka

Musique : Patrick Audouin

Accompagnement musical : Gabriel Le Dréau

Accompagnement moments dansés : Maribé Demaille

Costumes : Marion Laurans, Laurence Frabot

Accessoires : Jean-Marie Oriot

Lumière : Blandine Laennec

Photos : Alain Monot

Maison du Théâtre • 12, rue Claude-Goasdoué • 29200 Brest

Billetterie en ligne : www.lamaisondutheatre.com

Locations : 02 98 47 99 13

Du mardi 28 mai au samedi 1er juin 2013 à 19 h 30, vendredi et samedi à 20 h 30

Durée : 2 heures

15 € | 12 €

Autour du spectacle :

– Mercredi 29 mai 2013 : rencontre avec le public et l’équipe artistique à l’issue de la représentation

Tournée :

– Les 20, 21 et 22 juillet 2013 : Festival du Pont-du-Bonhomme à Lanester (29)

– Les 21 et 22 novembre 2013 : Théâtre du Pays-de-Morlaix (29)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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