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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Casanova séduit toujours
Au Théâtre du Chêne-Noir, le spectacle bulgare « Casanova, Requiem for Love » devrait conquérir, lors de ce Off du Festival 2010, un fort beau succès. Même si l’on est rétif aux spectacles surtitrés, c’est à ne pas manquer.
Le spectateur est immédiatement immergé dans l’objet théâtral. Pas de préparation, pas de crescendo. Le rideau tiré, le voilà au cœur de l’action, de plein fouet. Le décor est pictural, digne d’un grand tableau historique. Là, dans un gigantesque lit incliné gît Casanova, au seuil de la mort. Une dernière volonté avant de passer de vie à trépas : le désir de goûter un verre de vin dont le bouquet est autant d’évocations de souvenirs féminins. Il hume, halète comme un chien, se remémore la vie à plein nez et goulûment. À ses côtés, un peu à l’arrière, se tient l’Intendant, tout de rouge vêtu, sa mauvaise conscience. À ses pieds, le Prêtre, toujours prêt à le guider dans les méandres de ses aventures. À l’avant de la scène, une femme dorée, au corps lumineux. Cheveux démesurément longs et lâchés, elle est l’incarnation de l’Amour. Ainsi, un contraste de couleurs, une composition au cordeau, un tableau de maître.
À travers ses conquêtes en nombre, Casanova est en quête de l’absolu de l’amour. Diana Dobreva, la metteuse en scène, mêle des extraits des Mémoires de Giacomo Casanova à ceux du Journal d’un séducteur de Kierkegaard, auxquels elle adjoint des dialogues de son cru. Selon elle, Casanova est loin de l’image vulgarisée du consommateur effréné. Sa quête amoureuse est une quête du beau, une esthétique de vie, un art. Néanmoins, il s’y perd et, verre ou bouteille à la main, il sombre dans l’enfer. Parfois, l’amour est à portée de main, et la femme dorée se trouve sur son chemin. Mais ce n’est qu’au seuil de la mort, après s’être souvenu de ses maîtresses, qu’il pourra s’éteindre, en paix.
« Casanova, Requiem for Love » | © Loïc Legros
En ce qui concerne ces dernières, on peut dire qu’elles sont nombreuses et variées. Que de femmes séduites, aimées et abandonnées, dans les larmes, la folie ou la mort. Cela donne le tournis. Et la magnifique scène de débauche rappelle la multitude des femmes et le désir toujours inassouvi. Voici quelques-unes des donzelles qui succombent. Et de une : une nonne en prière, visitée par Casanova, se laisse séduire. Son corps dodeline, son bassin se meut, sa robe à cerceau se soulève sur un grossier caleçon rouge. La voici prise de soubresauts. Mais l’histoire s’achève. Casanova passe sa route. Tout est joué, les corps à distance. Nul besoin de traduction. Le jeu est une réussite. Et de deux : Charlotte, la jolie poupée fragile, qui s’évanouit dix fois par jour. Casanova sait y faire, s’adapte à chaque écervelée, joue de ses faiblesses. Et l’on prend le parti de rire avec lui, tant il sait, lui-même, rire du jeu de la conquête. Et de trois : Mme Verlil ! Ah, Mme Verlil et son dîner ! Une drôlerie ! Les voici, face à face, alors qu’une nappe blanche immaculée les sépare. Du repas, on ne voit rien, mais l’on entend les bruits de soupe. Et voici que tout à coup, la table bouge, les seins se soulèvent et le rythme s’accélère. Et d’autres… Et d’autres…
Diana Dobreva a le sens de la comédie. Elle surprend, ose toutes les évocations, et c’est d’une incomparable fraîcheur. L’on rit, mais jamais grassement. La pièce est une réussite, car elle allie une atmosphère étrange, parfois obscure et inquiétante – la musique de Petia Dimanova a la particularité de nous faire sortir du réel –, à un humour décapant et rafraîchissant. Les comédiens sont excellents, et le rôle-titre, tenu par Vladimir Karamazov, nous fait découvrir un grand acteur. Pour en finir avec le dithyrambique, les costumes de Marina Dodova sont inventifs, jusqu’à la taie d’oreiller qui fait miroir au chapeau de la dame russe. Un petit regret, il en faut bien un, c’est la fin, un peu trop excessive et sirupeuse. Mais pour le reste : beau spectacle ! Et que ce soit en bulgare n’est finalement pas un handicap, car la langue, à la fois rocailleuse, suave et poétique, nous laisse pénétrer dans le monde retrouvé du séducteur Casanova. ¶
Fatima Miloudi
Les Trois Coups
Casanova, Requiem for Love
Auteurs : Casanova, Histoire de ma vie, mémoires écrites de 1789 à 1793 ; Søren Kierkegaard, le Journal d’un séducteur, 1843 ; dialogues de Diana Dobreva
Mise en scène et traduction : Diana Dobreva
Avec : Valdimir Karamazov, Daniel Rashev, Biliana Petrinska, Jana Ilieva, Borislava Kostadinova, Desislava Pashova, Aneli Pino, Diana Spasova, Asen Levov, Vilma Kartalska, Venelin Metodiev, Simona Kostova
Musique : Pieta Dimanova
Chorégraphie : Tatiana Sokolova
Costumes et scénographie : Marina Dodova
Coproduction : Arkadia-Balkanstage - Théâtre Salza I Smiah
Théâtre du Chêne-Noir • 8 bis, rue Sainte-Catherine • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 82 40 57
Du 7 au 30 juillet 2010 à 22 h 30
Durée : 1 h 40
20 € | 14 €
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Le spectacle "Casanova, Requiem for Love" est grandiose !