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27 juin 2013 4 27 /06 /juin /2013 17:41

Carmen au pays

de la world music


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


Dans le grand amphithéâtre romain des Nuits de Fourvière à Lyon, Mario Tronco et l’Orchestra di Piazza Vittorio présentent en création mondiale leur très personnelle version de l’opéra « Carmen » de Georges Bizet. Véritable réécriture musicale et dramaturgique, ce spectacle, qui renoue avec les origines de la culture gitane, propose un étonnant minestrone mélangeant musiques du Rajasthan, de Roumanie, airs classiques et arrangements de comédie musicale. Résultat : une œuvre très tendance, catégorie musiques du monde, souvent plaisante, mais pas toujours convaincante.

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« Carmen » | © D.R.

Au centre de la scène se dresse un échafaudage de tubes blancs. C’est là, tout en haut, que paradent les bourgeois chics et pailletés de Séville. C’est l’espace du chœur. Face au public, ils observent et commentent les scènes se déroulant sur la plaza. De dos, ils dominent les arènes où triomphe Escamillo. À leurs pieds, donc, une large place où se succèdent avec quelques accessoires et instruments les scènes retenues par Mario Tronco et Leandro Piccioni pour illustrer leur Carmen. Simplicité des images, rapidité des changements de situation, tout concourt à laisser le plus d’espace possible aux interprètes, qu’ils chantent, jouent ou dansent.

Côté positif, ce parti pris scénographique délivre l’opéra de toute pesanteur académique, offrant aux artistes la liberté la plus grande sur le plan corporel. Quelques belles séquences retiennent l’attention : la danse exubérante des Gitans, la pantomime caricaturale des militaires, les tentatives d’évasion de Carmen ou la parade grotesque d’Escamillo.

Côté négatif, la sobriété excessive des moyens employés, lumières comprises, dilue dans un territoire trop vaste les tensions dramatiques, et malgré l’originalité et l’intensité des voix, le propos s’affadit à mesure que l’issue tragique approche.

La fuite enchantée

Mario Tronco et ses camarades auraient-ils redouté d’assumer les exigences de la tragédie ? À leur crédit, il faut cependant mettre le fait d’avoir conservé la trame de l’histoire de Carmen. À leur crédit également, sur le plan musical, il faut ajouter d’avoir souvent réussi un savant mélange des genres tout en préservant les airs les plus connus de l’opéra. À leur crédit, enfin, il faut saluer leur volonté de renouveler la psychologie des principaux protagonistes. Mais c’est sur ce dernier point que le bât blesse.

La virevoltante Carmen de Cristina Zavalloni, à l’énergie inépuisable, manque de sensualité, et l’alacrité de son jeu ne donne que trop rarement l’occasion aux pulsions érotiques de ses passions de s’exprimer. Son grand adolescent de Don José (Sanjay Khan), malgré la superbe étrangeté de sa voix, traîne une nonchalance qui confine à la passivité ; la sensualité lui fait aussi défaut et son geste meurtrier final semble relever de l’impuissance. Tous deux semblent illustrer la distance choisie par Mario Tronco d’avec la violence tragique de leur destin. Deux apartés radiophoniques à l’ironie narquoise en témoignent peut-être dans le spectacle, manière de montrer qu’on ne croit pas aux histoires d’amour tragiques qui finissent mal… en général ! Reste Micaela. Elsa Birgé, fragile et pieuse image dans sa robe immaculée, compose en corps et en voix un personnage bouleversant. Animée d’une intense volonté intérieure, elle attend son heure, et son désir d’aimer et d’être aimée affronte sans faiblir la mort inexorable de Carmen, sa rivale. C’est doux et violent, tragique enfin.

Il demeure qu’en dépit de quelques doutes exprimés sur certaines options dramaturgiques ce nouvel opus de l’Orchestra di Piazza Vittorio est un spectacle attachant. Sa liberté de ton, sa capacité à revisiter sans arrogance un chef-d’œuvre de l’opéra classique, sa tendresse humaniste pour contribuer au dialogue des cultures sont des qualités essentielles pour rapprocher certains spectateurs d’un genre musical qui les effraie.

Le soir où j’ai vu le spectacle, malgré le vent qui interdit aux voilages du décor d’opérer et la température très fraîche qui recroquevillait le public sur les gradins, c’était un bonheur de sentir les variations des réactions de l’auditoire. Frémissements de plaisir à la reconnaissance des grands airs, écoute passionnée en découvrant les surprises des inventions musicales. Gageons qu’avec cette Carmen, l’Orchestra di Piazza Vittorio connaîtra le même succès qu’avec sa précédente création la Flûte enchantée. Mario Tronco n’a pas besoin que le vent se lève pour poursuivre son salutaire travail artistique de dépoussiérage des chefs-d’œuvre de l’opéra. 

Michel Dieuaide


Carmen, de Georges Bizet, par l’Orchestra di Piazza Vittorio

Élaboration musicale : Mario Tronco et Leandro Piccioni

Direction artistique et musicale : Mario Tronco

Chorégraphie : Giorgio Rossi

Chef de chœur : Laurent Touche

Conception décor et mise en espace : Lino Fiorito

Adaptation du livret, chœur et transitions : Serge Valletti

Création lumières : Bruno Marsol

Costumes : Katia Marciano

Avec :

– Cristina Zavalloni (Carmen)

– Sanjay Khan (Don José)

– Elsa Birgé (Micaela)

Les musiciens de l’Orchestra di Piazza Vittorio

Les musiciens invités de l’Orchestre symphonique et du Chœur lyrique de Saint-Étienne

La Formation Dhoad (tablas, percussions, voix et danseuses)

Romafest (danseurs)

Voix off : Gwenaël Morin, Virginie Colemyn

Réalisation décor et costumes : ateliers de l’Opéra de Saint-Étienne

Ingénieur du son : Gianni Istroni

Son plateau : Francesco Ferrajoli

Régie plateau : Nicolas Faure, Manu Journoud, François Aubert, avec le concours des équipes techniques des Nuits de Fourvière et de l’Opéra-Théâtre de Saint-Étienne

Accompagnement du projet : Giacomo Scalisi

Production : Les Nuits de Fourvière / département du Rhône

Coproduction : Opéra-Théâtre de Saint-Étienne. L’Opéra-Théâtre bénéficie du soutien du ministère de la Culture et de la Communication (D.R.A.C.), du conseil régional Rhône-Alpes et du conseil général de la Loire.

Nuits de Fourvière

Réservations : 04 72 32 00 00

http://www.nuitsdefourviere.com

Du dimanche 23 juin au mercredi 26 juin 2013 à 22 heures

Durée : 1 h 30

Tarifs : 32 € | 27 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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