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16 mai 2010 7 16 /05 /mai /2010 19:41

« Carmen » : fièvre et fantaisie


Par Sarah Elghazi

Les Trois Coups.com


C’était l’évènement culturel incontournable de cette année à Lille. Partenariat exceptionnel de la ville avec France Inter, installation d’un écran géant sur plusieurs places du Nord - Pas-de-Calais pour suivre la représentation en direct, déluge de communication en tout genre, réservations bouclées en quelques heures… il est impossible d’ignorer « Carmen ». Fort heureusement, le spectacle, frondeur et nullement confit d’un succès pourtant gagné d’avance, est aussi flamboyant que l’attente était fébrile.

Fruit d’une collaboration étroite entre l’Orchestre national de Lille de Jean-Claude Casadesus et le metteur en scène Jean-François Sivadier, l’immortelle Carmen a en effet tenu ses promesses et comblé les espérances des spectateurs. Aussi connue qu’elle soit, la partition de Bizet reste surprenante, impressionnante, pleine d’imprévus et de fougue – une musique chaleureuse, au plus proche des sentiments de ses protagonistes. La mise en scène de Jean-François Sivadier l’a bien compris, qui met d’abord en valeur l’humanité des relations entre les personnages en revenant au livret originel, où s’entremêlent répliques parlées et parties chantées. Se croisent sur scène des êtres de chair et de sang, aux individualités fortes, et non dépourvus d’humour même au plus clair de la tragédie.

Loin d’une inspiration faussement hispanisante, le décor reste simple et inventif, dans la droite ligne de l’univers scénique de Sivadier : un plancher sombre, une estrade et des éléments de décor en bois brut, mouvants et réassemblables, de simples rideaux de toile, quelques lampes pendant du plafond… La fluidité et la fraîcheur de la mise en scène – non exempte de quelques audaces (les acteurs dos au public recréant le quatrième mur, la corrida invisible au quatrième acte) – répondent à celles de la scénographie, créatrice à volonté, au gré de la musique, d’espaces intimes ou publics.

carmen

« Carmen »

Tout le spectacle est placé sous le patronage baroque de la mise en abyme : déjà, avant l’ouverture, les figurants, les techniciens, les membres du chœur et les solistes déambulent sur scène, se préparent à vue, fument… Cette dédramatisation, familière du théâtre contemporain, reste cependant peu fréquente à l’opéra. Plus surprenant encore, les enfants d’une chorale de la métropole lilloise, outre leurs parties chantées, sont presque constamment présents sur scène. Pour autant, il ne s’agit pas de figuration ; ils ont leur part dans quelques grands mouvements chorégraphiques, et une émouvante fonction de « spectateurs dans le spectacle » : témoins naïfs, engagés et émerveillés qui poussent le public à l’identification.

Les deux motifs majeurs de la dramaturgie de Carmen, le flamenco et la tauromachie, sont largement filés et chorégraphiés dans le spectacle, auquel l’importance du corps, jointe à celle de la voix, donne une dimension sensuelle et très humaine. Ces leitmotivs apparaissent comme moments d’opposition et de conquête, reviennent comme mouvements du désir, comme entreprise de séduction… et finalement comme danse de mort. Les grands mouvements d’ensemble dans l’auberge au IIIe acte, ou lors de la présentation des toreros au IVe acte, en sont une illustration grandiose : dans une grande rigueur scénique, la fièvre monte et se transmet au spectateur.

Directeur d’acteurs incontesté, Sivadier a su insuffler à ses chanteurs un allant de groupe et une originalité d’interprétation remarquable. Seul, le jeu de Gordon Gietz (Don José) reste un peu en retrait. C’est étrange, car l’aura de l’héroïne suffirait à elle seule à réveiller les morts. La vraie merveille du spectacle, c’est en effet l’interprète du rôle de Carmen, Stéphanie d’Oustrac. Aussi subtile que sa voix, son interprétation alterne légèreté, désespoir et ironie, toujours d’une sincérité, d’un engagement physique et vocal et d’une justesse confondantes. Au moment du coup fatal, on l’entendrait presque dire les mots de Cyrano, dernier pied de nez à la mort : « Il y a quelque chose que sans un pli, sans une tache / J’emporte malgré vous / et c’est… mon panache ». 

Sarah Elghazi


Carmen, de Georges Bizet

Opéra en quatre actes, sur un livret d’Henry Meilhac et Ludovic Halévy, d’après la nouvelle de Prosper Mérimée

Direction musicale : Jean-Claude Casadesus

Mise en scène : Jean-François Sivadier

Collaboratrice artistique-assistante à la mise en scène : Véronique Timsit

Avec : Stéphanie d’Oustrac (Carmen), Gordon Gietz (Don José), Olga Pasichnyk (Micaëla), Jean-Luc Ballestra (Escamillo), Eduarda Melo (Frasquita), Sarah Jouffroy (Mercédès), Renaud Delaigue (Zuniga), Régis Mengus (Moralès), Loïc Félix (le Dancaïre), Raphaël Brémard (le Remendado), Christophe Ratandra (Lillas Pastia)

Figurants : Alison Broucq, Cédric Brunin, Pierre-Guy Cluzeau

Décor : Alexandre de Dardel

Costumes : Virginie Gervaise, assistée de Tania Sayer

Lumières : Philippe Berthomé

Chorégraphie : Johanne Saunier

Création maquillage et coiffure : Cécile Kretschmar

Chef de chant : Nathalie Steinberg

Le Chœur de l’Opéra de Lille, dirigé par Yves Parmentier

Le Chœur maîtrisien du conservatoire de Wasquehal, dirigé par Pascale Diéval-Wils

L’Orchestre national de Lille, dirigé par Jean-Claude Casadesus

Coproduction : Opéra de Lille, Théâtre de Caen

Opéra de Lille • 2, rue des Bons-Enfants • 59001 Lille cedex

Réservations : 08 20 48 90 00 ou sur www.opera-lille.fr

Les 11, 14, 17, 19, 22, 25 et 27 mai 2010 et 1er et 4 juin 2010 à 20 heures et le dimanche 30 mai 2010 à 16 heures

Durée : 3 h 15 avec entracte

62 € | 43 € | 26 € | 11 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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