Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 14:11

Pas de sucre dans le fromage blanc !

 

« Canne à sucre », de Patrick Goujon, est présentée en ouverture des rendez-vous contemporains de la Comédie-Française, dans le cadre d’une carte blanche donnée à une toute nouvelle pensionnaire Suliane Brahim. Belle initiative qui permet de découvrir et faire entendre de nouveaux auteurs.

 

suliane-brahim-615 christophe-raynaud-de-lage

Suliane Brahim | © Christophe Raynaud de Lage

 

En prélude, un pianiste et un chanteur donnent le ton à cette mise en lecture du texte. Une grande table recouverte d’un drap noir sert de support à la lecture. Au-dessus de la table, deux ampoules de couleur, une rouge et une jaune, pendent à un fil. Elle (Suliane Brahim) entre et enlève son imperméable. Lui (Grégory Gadebois) entre à son tour et enlève lui aussi son imperméable. Elle est caissière dans un supermarché, et sa caisse est bloquée. Il est à la cantine, où le règlement interdit de donner du sucre avec le fromage blanc. Dans un flot de paroles intarissable, les langues se délient pour raconter l’absurdité des petits problèmes qui jalonnent chaque jour l’histoire de tout un chacun. Débit rapide et incessant du verbe pour oser dire enfin la frustration d’un quotidien et son aliénation.

 

À de courtes scènes dialoguées succèdent, sans crier gare, des monologues écrits sous forme de récit, et on est entraîné comme dans un tourbillon dans l’univers de l’auteur qui fait exploser avec jubilation les règles de la construction narrative.

 

À 33 ans, Patrick Goujon a déjà publié plusieurs romans. Le quatrième, À l’arrache, est à paraître en mars 2011. Canne à sucre est sa deuxième pièce de théâtre. Jeune auteur au style singulier et au regard aiguisé sur le monde d’aujourd’hui, il manie la langue avec habileté et talent. Il a cette manière toute particulière de destructurer le récit, de jouer avec les rythmes et de surprendre avec des répétitions qui s’immiscent de façon obsessionnelle dans le discours des personnages. Parfois, comme un écho, surgissent de façon impromptue des bribes de phrase de la vie quotidienne : « Vous avez besoin de vacances », « Signez ici », « Montrez-moi vos papiers ».

 

C’est à la fois très drôle et très cruel.

On passe du supermarché à la cantine, de la cantine au supermarché sans ménagement et sans logique. On navigue dans les eaux troubles de l’univers de l’école, du bureau des demandeurs d’emploi, de la rame de métro. C’est à la fois très drôle et très cruel. Mais derrière le rire transparaît le regard sans concession de l’auteur. « Considérez votre vie actuelle à travers le double foyer des lunettes de votre professeur de dessin » dit un de ses personnages. Et quand on sait que le professeur en question a fait dessiner pendant vingt ans à tous ses élèves des bouteilles de parfum, avec un sourire moqueur au coin des lèvres, la couleur du quotidien semble bien noire.

 

Les deux comédiens, Suliane Brahim, initiatrice de cette lecture, et Grégory Gadebois, sont parfaits. Ils ont su avec dextérité donner vie au texte et nous faire entendre l’humour grinçant de l’écriture. La présence de Pascal Toussaint au chant et de Pascal Sangla au piano donnent bien la tonalité de cette lecture. Le blues qu’ils interprètent en introduction du spectacle apporte à la proposition de Suliane Brahim toute sa densité. 

 

Marie Tikova

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Canne à sucre, d’après Patrick Goujon

Comédie-Française • place Colette • 75001 Paris

0 825 10 16 80

www.comedie-française.fr

Carte blanche à Suliane Brahim

Avec : Grégory Gadebois, Suliane Brahim

Chant : Pascal Toussaint

Piano : Pascal Sangla

Lumières : Pascal Noël

Théâtre du Vieux-Colombier • 21, rue du Vieux-Colombier • 75006 Paris

Réservations : 01 44 39 87 00/01

Le samedi 12 février 2011 à 16 heures

8 € | 6 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher