Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 novembre 2009 5 27 /11 /novembre /2009 18:33

Camus en chemise noire
et bottes de cuir


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Cap à l’Est en cette fin d’année à la Maison des arts de Créteil. C’est l’occasion de découvrir la vitalité d’une scène souvent méconnue en France. Une manière aussi de revisiter les déchirements de l’histoire européenne, récente ou moins récente. Au programme : deux spectacles du Polonais Jan Klata (« Transfer » et « l’Affaire Danton »). On y découvre aussi « Caligula » de Camus, mis en scène par Javor Gardev, jeune artiste bulgare à l’esthétique audacieuse (voir son entretien récemment accordé au journal).

Javor Gardev est un expérimentateur, qui tente de rajeunir les dispositifs théâtraux en s’inspirant de son expérience de la performance. Un parti pris qui passe en l’occurrence par des choix scénographiques radicaux : plateau octogonal recouvert de linoléum rouge vif, tentures et sièges en plastique de la même couleur, puits ou bassin central qu’on devine rempli d’eau… Le public, assis sur le pourtour du plateau, est enfermé avec les comédiens dans cet enfer monochrome, pour un huis clos d’une heure quarante.

L’intention du metteur en scène a au moins le mérite d’être claire. Impossible de se méprendre en voyant surgir les comédiens en chemise noire et bottes de cuir. Nulle trahison ici : il est évident que l’expérience du nazisme a influencé Camus et contribué à donner à la pièce (réécrite en 1944) une dimension plus politique. L’effet saisissant vient du raccourci historique : le Caligula de Gardev tient à la fois du tyran antique, du fasciste et du dirigeant de l’ex-bloc de l’Est… Il est une sorte de figure de dictateur universelle et anhistorique, résumée – au cas où l’on n’aurait pas compris – par ce motif hexagonal noir et blanc reproduit partout, symbole d’un état totalitaire.

La lucidité précoce de Camus

Propos simplificateur ? Ce choix fondamental est dans un premier temps un peu déroutant, et laisse peu de place à l’expression de la révolte métaphysique de Caligula, en particulier quand celui-ci pleure la mort de Drusilla au premier acte. Les scènes politiques, qui témoignent une fois de plus de la lucidité précoce de Camus sur le pouvoir totalitaire, sont beaucoup plus convaincantes. Lorsque dans l’acte II Caligula impose ses caprices aux sénateurs, l’arbitraire du pouvoir est très bien montré. Gardev, toujours très (trop ?) illustratif, choisit de donner à ces rapports de domination une couleur sadomasochiste en munissant Helicon, l’ami d’enfance de Caligula, d’une cravache…

« Caligula », mise en scène par Javor Gardev | © Rosen Donev

Le corps de Caligula est lui-même fortement érotisé. C’est d’ailleurs l’une des réussites de cette mise en scène que d’explorer les soubassements sexuels du culte de la personnalité. Dimo Alexiev, qui interprète le rôle-titre, est un véritable athlète à la musculature impressionnante. Torse nu – et parfois plus – durant presque tout le spectacle, il focalise les regards, surtout lorsqu’il s’immerge dans le bassin et en ressort ruisselant, telle Vénus (dixit Camus). Javor Gardev a indiscutablement le sens de la mise en scène, et en met plein les yeux aux spectateurs : Caligula portant Drusilla la tête en bas d’une seule main, ou le cadavre de cette même Drusilla déshabillé et emballé comme un paquet… Reste que même les meilleures idées finissent par lasser, et qu’il est un peu dommage que la démesure du personnage se trouve pour ainsi dire réduite à la taille des biceps du comédien qui l’incarne.

À côté de ces effets visuels très appuyés, Gardev opte au contraire pour une grande sobriété dans le jeu des acteurs. Est-ce parce que la proximité avec le public interdit l’emphase ? Les voix sont souvent presque atones, et les caractères manquent de relief. Comme si, dans cette comédie du pouvoir, les hommes étaient réduits à n’être que des pantins. Même si l’on peut saluer la force de la vision, cette lecture un peu trop univoque écrase la poésie du texte (« Si je dors, qui me donnera la lune ? ») et ne rend pas vraiment justice à la complexité du rôle-titre, à la personnalité de cet « empereur artiste » en révolte contre le destin. 

Fabrice Chêne


Caligula, d’Albert Camus

Traduction : Natasha Kolevska-Kurteva

Mise en scène : Javor Gardev

Avec : Dimo Alexiev, Daniela Viktorova, Stoyan Radev, Nikola Mutafov, Mihail Mutafov, Simeon Lyutakov, Vladislav Violinov, Plamen Dimitrov, Gergana Hristova, Rositza Dicheva, Gergana Arnaudova

Scénographie : Nikola Toromanov

Musique : Kalin Nikolov

Chorégraphie : Violeta Vitanova, Stanislav Genadiev

Maison des arts • place Salvador-Allende • 94000 Créteil

Métro : Créteil-Préfecture

Réservations : 01 45 13 19 19

www.maccreteil.com

Du 24 au 28 novembre 2009 à 20 h 30

Durée : 1 h 40

20 € | 10 € | 8 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher