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4 décembre 2010 6 04 /12 /décembre /2010 15:58

Cairn, le poète aux boulons plein les poches


Par Marion Figarella

Les Trois Coups.com


La jeune metteuse en scène Léa Sabot propose une vision maligne de la pièce « Cairn » d’Enzo Cormann, texte en deux épisodes qui relate l’itinéraire d’un « révolutionnaire abstrait » et de sa princesse contestataire.

cairn denis-couvet

« Cairn » | © Denis Couvet

« C’est l’histoire d’un homme qui voulait changer le monde et d’une femme qui voulait changer de monde. » Avec cette déclaration, Jade résume sa relation amoureuse avec Cairn. Lui est un syndicaliste acharné, luttant contre la fermeture de l’usine de poêles et de cuisinières Dieudans. Elle est « fille de », justement celle dont il ne faut pas tomber amoureux, la fille de l’ennemi, du patron, qui boit du cognac centenaire, celle qui est promise au repreneur, un jeune, beau et puissant capitaliste.

Un peu cliché tout cela, direz-vous. C’est sans compter sur l’écriture acérée et mordante, le sens des dialogues et l’ironie de l’auteur Enzo Cormann. À titre d’exemple de ces heureux décalages, citons la rencontre, au hasard d’une nuit d’ivrognerie, de Cairn avec Jack Kerouac qui lui conseille de dépasser la page 112 de son livre ou encore un chien qui cite Nietzsche.

Léa Sabot, jeune metteuse en scène du collectif Théâtre debout, évoque l’impérieuse nécessité de monter ce texte dès sa première lecture. Ce respect pour la pièce d’Enzo Cormann transparaît en filigrane tout au long de sa mise en scène.

Un univers de super-héros

Le premier épisode expose, de façon un peu stéréotypée, les fondements de la lutte de Cairn contre « Dieudans and Co » et le début de l’histoire d’amour entre le héros et Jade. Outrancière dans la proposition de Léa Sabot, la scène d’ouverture, durant laquelle Cairn, enfant, résiste à son instituteur, prévient sans ambages : nous voilà dans un monde où tout est clinquant et pacotille.

La mise en scène repose beaucoup sur le traitement des costumes et du décor : notre héros est ainsi présenté en déguisement bon marché de Superman sur sa Mobylette, qui ressemble à un jouet trafiqué. Jade porte, non sans grâce, une robe de princesse rose bonbon, dégoulinante jusqu’à l’écœurement de froufrous et de rubans, ainsi qu’un diadème en plastique. Dieudans-père est affublé d’une couronne en feutrine et d’une cape rouge. Enfin, il ne manque que la cigarette (ou la tige de paille, désormais) à la bouche de l’homme de main pour en faire un Lucky Luke.

Ce début apparaît donc comme une longue exposition bariolée et outrée, avec parfois un rythme un peu lent dans son traitement. Mais des indices nous amènent doucement au deuxième épisode. Les comédiens ôtent petit à petit des éléments de leurs accoutrements, et la dernière scène de cette première partie, durant laquelle les amoureux se déclarent au Muséum d’histoire naturelle, est tout en simplicité et justesse.

La convention théâtrale mise à mal

La suite annonce la couleur immédiatement : les codes de la première partie sont bousculés. Les comédiens lisent en effet les didascalies, ils sortent de leur rôle (voilà que Cairn cherche un autre Cairn sur le plateau pour jouer le syndicaliste interviewé) et accompagnent de leurs halètements la mort du chien libre-penseur. De même, les costumes exubérants laissent place à des vêtements plus sobres. Cette insistance à montrer un certain décalage, qui préexiste dans le texte de Cormann (le chien se demande pourquoi il a été distribué dans un rôle si ingrat), prend alors tout son sens. La mise en scène propose au spectateur des clés qui lui permettent de relire et de comprendre la pertinence de certains éléments du premier épisode. Citons comme exemple les verres et les bouteilles vides des grands patrons au début de la pièce qui cèdent la place aux bouteilles pleines d’alcool que Cairn engloutit régulièrement par la suite. Le jeu de dînette des « méchants » ne devient signifiant qu’au regard de la réalité soudaine de l’alcoolisme du héros.

Cette volonté de dépouillement dans les décors et les costumes semble cependant aussi définie par la modestie de la production. Sans doute que si les financeurs avaient misé un peu plus sur cette création, cette dernière y aurait gagné une scénographie plus juste. De même, il est légitime de se demander si cette contrainte n’a pas également des répercussions sur la distribution : l’équipe des comédiens est extrêmement hétérogène. Les deux comédiens qui jouent les rôles principaux (Lucile Dupla et Simon Libeaut) maîtrisent leur partition très honnêtement. Par contre, la multitude de petits rôles est tenue par des acteurs de qualité très inégale, mettant parfois le spectateur à distance.

Il est, vous l’aurez compris, indispensable de voir les deux épisodes (dans une même soirée, c’est encore mieux) pour apprécier la façon dont la fable politique glisse vers les histoires intimes poétiques. Mais Cairn risque de vous laisser un goût amer. Tout cela se terminera inévitablement de façon tragique puisque l’univers des super-héros s’est incliné devant le monde réel, celui dans lequel Cairn souhaite avoir comme épitaphe « Il a essayé ». 

Marion Figarella


Cairn, d’Enzo Cormann

Éditions de minuit, 2003

Mise en scène : Léa Sabot

Avec : Melody Blanc, Alexandre Canard-Volland, Lucile Dupla, Gabriel Le Chevalier, Simon Libeaut, Charlotte Michelin, Thomas Bobichon, Florian Gérôme, Mathieu Quintin, Mathieu Rouchon

Musique : Laurent Lamarca

Théâtre des Clochards-Célestes • 51, rue des Tables-Claudiennes • 69001 Lyon

Métro : Hôtel-de-Ville ou Croix-Paquet

Réservations : 04 78 28 34 43

www.clochardscelestes.com

Du 22 novembre au 5 décembre 2010

Premier épisode : le lundi à 19 heures, du mardi au samedi à 19 h 30 (relâche le jeudi) et le dimanche à 16 heures

Deuxième épisode, le lundi à 20 h 30, du mardi au samedi à 21 heures (relâche le jeudi) et le dimanche à 17 h 30

Durée : 1 h 10 (premier épisode) et 1 h 30 (deuxième épisode)

7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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