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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 02:24

Un « Cabaret » saisissant


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Après avoir conquis plus de 350 000 spectateurs aux Folies Bergère, « Cabaret » revient sur la grande scène du Théâtre Marigny pour 90 représentations exceptionnelles avant une tournée dans toute la France. Attention ! Succès planétaire.

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« Cabaret »

© Stage Entertainment France-D.R. Brinkhoff / Mögenburg

C’est Sam Mendes et Rob Marshall qui proposent une nouvelle version de ce musical majeur écrit en 1966 par le célèbre duo Kander & Ebb, d’après le roman Adieu à Berlin de Christopher Isherwood écrit en 1937. Spectacle mythique de Broadway, qui fait suite au chef-d’œuvre de Bob Fosse avec Liza Minnelli (lauréat de 8 oscars), Cabaret ne pouvait qu’être voué au succès. Récompensé par 4 Tony Awards en 1998 et 7 nominations aux molières en 2007-2008, ce spectacle s’est joué sans interruption de New York à Paris pendant près de dix ans devant des millions de spectateurs. Après une tournée en Espagne et à Amsterdam, une longue exploitation aux Folies Bergère, Stage Entertainment France a de nouveau réuni l’équipe.

Une seconde jeunesse

Quarante-cinq ans après sa première représentation, Cabaret n’a pas pris une ride. Modernisé, enrichi de nouvelles chansons, entièrement adapté en français, il est interprété par une trentaine d’artistes complets (la plupart chantent, dansent et jouent d’un instrument) avec, en têtes d’affiche, Claire Pérot (acclamée dans Mozart, l’opéra rock) et Emmanuel Moire (révélé dans le Roi-Soleil où il incarnait Louis XIV). Cabaret est donc d’une redoutable efficacité, comme le sont souvent les productions américaines.

D’abord, cette œuvre est d’une troublante actualité. L’action se déroule au début des années 1930 à Berlin où la crise économique fait rage. En voyage dans la capitale allemande, l’écrivain Cliff Bradshaw découvre le Kit Kat Klub, une boîte de nuit sulfureuse où se produit l’exubérante chanteuse Sally Bowles, dont il tombe amoureux, mais avec qui ce n’est pas évident de se fixer.

En quête d’inspiration pour son prochain roman, cet Américain découvre les idées libertaires, le métissage social ou culturel et les mœurs sans tabou qui animent le monde de la nuit à Berlin, jusqu’alors l’une des villes les plus tolérantes d’Europe. Mais les temps vont changer. Et très rapidement. Ainsi, Fräulein Schneider, la logeuse du jeune couple, a bien du mal à s’en sortir. C’est pourquoi elle abrite tout ce petit monde interlope, malgré les va-et-vient, les nuisances sonores, les impayés. Elle projette de se marier avec l’épicier juif Herr Schultz, mais tout va se compliquer dans cette ville où les nazis s’apprêtent à prendre le pouvoir.

La parodie d’un monde au bord du gouffre

Ces histoires d’amour contrariées, qui tissaient au départ la trame d’origine, constituent le symptôme d’un mal qui va peu à peu gangréner l’Europe : la montée des extrémismes. Autres signes annonciateurs de la guerre toute proche : la décadence des artistes du Kit Kat Klub, où se joue, chaque soir, la parodie du monde, fil rouge qui renforce la puissance dramatique. Ces jeunes gens si légèrement vêtus, tatoués, affublés de piercings, offrent un divertissement provocant aux spectateurs venus là oublier leur dramatique réalité.

Ce lieu où tout est permis, même oublier le pire, est une enclave de liberté. Mais, bien qu’étouffées, les rumeurs du monde leur parviennent. Du même coup, ce travestissement renvoie le public à des sensations paradoxales. Tentés de prendre nous aussi du plaisir au show, nous ne pouvons qu’être dégoûtés par la débauche, la vénalité, la bêtise ou le cynisme des uns et des autres. L’insouciante Sally Bowles symbolise l’aveuglement des citoyens, tandis qu’Emcee, le maître de cérémonie, nous fait passer du rire aux larmes. Quant à Fraülein Fritzie-Kost (Delphine Grandsart), cette fille de joie convertie au nazisme, elle est simplement effrayante. Ce cabaret où prévalent des règles singulières augure de terribles bouleversements.

Normal d’exploiter les recettes sexy, devenues courantes dans les publicités, les clips, et tout produit cherchant à séduire les jeunes. Le sujet s’y prête ici. Ce n’est pas gratuit, si l’on peut dire ! Cabaret traite tout de même de prostitution, d’avortement, d’homophobie… Heureusement, cette facilité est compensée par la qualité des chorégraphies, qui rythment parfaitement le spectacle, et le travail soigné de certains tableaux, sans luxe tapageur. Pas de paillettes ni de fanfreluche – crise oblige –, mais de la créativité dans les choix scénographiques.

Par moments, c’est « chaud bouillant », donc, et pourtant le spectacle manque d’émotions, sans doute à cause de personnages surannés, voire mièvres, de la mise en scène des parties dialoguées, précise mais trop classique. Aussi à cause du principe des chansons qui commentent l’action (principe largement exploité par Brecht pour tenir à distance le spectateur incité, de telle sorte, à davantage réfléchir que ressentir). Mais quelles chansons ! On a tous en tête Willkommen, Mein Herr, Money

Autre bémol : les artistes sont un peu à l’étroit sur le plateau du Théâtre Marigny, d’autant que nous avons un orchestre quasi complet, comme on en voit d’ailleurs rarement. Le dispositif classique ôte une dimension essentielle à Cabaret : l’aménagement de la salle avec chaises de salon et guéridons. Dommage que pour cette reprise, Pierre Lescure ait préféré que le spectacle reste exclusivement sur scène, en privilégiant, de fait, la théâtralité plutôt que le décorum. En revanche, cela nous préserve du pire, question fumée. En effet, les artistes passent leur temps à crapoter, cigares compris. Beurk ! Pas besoin de ça pour provoquer la nausée !

Tout cela n’empêche pas d’apprécier la portée de ce grand classique des musicals et la performance de ces artistes, tous au sommet de leur art. Un marathon de presque deux heures et demie ! À souligner toutefois l’interprétation de Claire Pérot, époustouflante lorsqu’elle chante Cabaret, par exemple, n’hésitant pas à envoyer valdinguer son micro à la fin de sa magistrale interprétation, et celle d’Emmanuel Moire qui se lâche ici complètement, au diapason de la folie qu’il incarne. Excellent chanteur, il se révèle également un très bon comédien. Quant au final, il est particulièrement réussi. Une vision d’horreur qui change des traditionnels dénouements de comédies musicales.

Car Cabaret, on l’aura compris, ce n’est pas un musical comme les autres. On s’y divertit, on s’y met aussi du plomb dans la tête. Plutôt qu’être ébloui, on est saisi par sa noirceur et son propos subversif. 

Léna Martinelli


Cabaret, de Joe Masteroff (livret), John Kander (musique) et Fred Ebb (paroles)

Mise en scène originale : Sam Mendes

Adaptation du livret : Jacques Collard

Adaptation des chansons : Éric Taraud

Avec : Emmanuel Moire, Claire Pérot, Geoffroy Guerrier, Patrick Mazet, Catherine Arditi, Pierre Reggiani, Delphine Grandsart, Patrice Bouret, Jocelyne Sand, Amélie Munier, Audrey Senesse, Cathy Arondel, Franck Mignat, Joseph-Emmanuel Biscardi, Pia Lustenberger, Tristan Robin, Vanessa Cailhol, Xavier Rachet, Adrien Biry, Camille Artichaut, Julie Galopin, Lionel Losada, Marianne Devos, Marie-Laure Ravau, Pierre Lamiraud

Comise en scène et chorégraphie originales : Rob Marshall

Adaptation de la mise en scène : Frédéric Baptiste

Direction musicale : Daniel Glet

Conception du décor original : Robert Brill

Lumières : Peggy Eisenhauer et Mike Baldassari

Costumes : Rebecca Hodgson

Théâtre Marigny • carré Marigny • 75008 Paris

Métro : Champs-Élysées, Clemenceau

Réservations : 01 53 96 70 00

www.theatremarigny.fr ou www.cabaret-lemusical.fr

Du 6 octobre au 31 décembre 2011, du mardi au vendredi à 20 h 30, le samedi à 16 h 30 et 21 heures et le dimanche à 16 h 30

Durée : 2 h 30 dont 20 minutes d’entracte

79 € | 59 € | 39 € | 25 €

http://www.youtube.com/watch?v=ZQJYGOmyYEA&feature=player_detailpage

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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