Vendredi 30 mars 2012 5 30 /03 /Mars /2012 22:58

Juliette Gréco, c’est très beau


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Pour son quatre-vingt-cinquième anniversaire, Juliette Gréco, toujours aussi infatigable et l’œil toujours aussi vif et malicieux, s’est offert trois beaux cadeaux : un documentaire biographique sur Arte, une autobiographie chez Flammarion et un nouvel album, « Ça se traverse et c’est beau… », à savourer avec délectation.

juliette-greco-615 richard-dumas

Juliette Gréco | © Richard Dumas

Le rôle et la place de Jean-Paul Sartre dans la vie politique et intellectuelle du vingtième siècle en France font l’objet d’avis aussi multiples que divers. Il est au moins une de ses actions qui devrait lui valoir des éloges unanimes : nous avoir donné en 1949 la chanteuse Juliette Gréco. C’est cette année‑là, en effet, que, sur l’insistance de Sartre, Juliette fait ses classes avec Si tu t’imagines de Queneau, l’Éternel féminin de Jules Laforgue et la Rue des Blancs‑Manteaux de Sartre lui-même. C’est avec ces débuts sous le patronage d’écrivains que renoue Ça se traverse et c’est beau…, le dernier album de Juliette Gréco.

C’est d’abord Marie Nimier qui lui donne trois chansons. L’Homme du pont est une nouvelle d’amour en miniature, ciselée comme un bijou, empreinte de nostalgie et de gravité, avec des métaphores de toute beauté. Juliette l’interprète en parlé‑chanté sur une musique de son mari, le fidèle pianiste Gérard Jouannest, comme le Pont Marie qui commence par un phrasé et des intonations qui rappellent Ferré. Cette longue chanson – plus de six minutes – est un hymne bouleversant à la vie adressé à une jeune fille attirée par le suicide.

L’écriture de Marie Nimier y atteint une tension quasi insoutenable avec de brusques ruptures, toutes qualités que la diction incomparable de Gréco met en valeur comme un diamant dans son écrin. C’est dans le final de cette chanson que l’on trouve la phrase qui donne son titre à l’album : « Ça se traverse et c’est beau… ». Dans la Passerelle, Marie Nimier évoque celle qui porte le nom de Simone de Beauvoir (musique de Thierry Illouz et Gérard Jouannest) et rend un hommage élégant et plaisant à l’auteur du Deuxième Sexe sur une musique originale et malicieuse.

Magnifique poème d’amour

Une autre femme plus inattendue apparaît parmi les auteurs de cet album, c’est Amélie Nothomb. Son Pont Juliette, un pont imaginaire, est un magnifique poème d’amour que la dédicataire, modeste, a renoncé à interpréter elle‑même. C’est donc Guillaume Gallienne que nous entendons dire, haletant, ce texte sombre et beau sur une musique de Gérard Jouannest.

On trouve aussi des écrivains masculins dans Ça se traverse et c’est beau… Ainsi, c’est Philippe Sollers qui signe Pont Royal (musique de Jouannest). Ce texte, qui retrace l’histoire de ce célèbre pont parisien, permet à Juliette de montrer tout son talent de diseuse tour à tour narquoise, lyrique, dramatique ou légère. Jean‑Claude Carrière, lui, a été inspiré par le pont Mirabeau. Mirabeau sous le pont est une rêverie qui mêle le pont lui-même, le révolutionnaire qui lui a donné son nom et celui qui l’a rendu célèbre, l’homme qui a révolutionné la poésie, Guillaume Apollinaire. La fin du texte pastiche habilement le poème du Mal-Aimé.

Et puis, il y a encore des auteurs, paroliers et parfois chanteurs eux‑mêmes : Marc Lavoine, François Morel, Gérard Duguet‑Grasser, etc. Juliette Gréco elle-même signe un texte. On avait un peu oublié qu’elle a été auteur de quelques chansons à ses débuts, elle qui est l’une de nos plus fabuleuses interprètes. La voici qui renoue avec l’écriture pour nous offrir le Miroir noir. Ce texte murmuré‑chanté évoque la Seine et son univers plutôt noir, mais se termine sur une lueur d’espoir : « Peut‑être que tout n’est pas perdu… ».

Duo émouvant

Comme si cette pléiade d’auteurs au talent reconnu ne suffisait pas, Juliette Gréco a aussi tenu à inviter d’autres interprètes, dont certains ont été ses compositeurs : Guillaume Gallienne, Marc Lavoine et Gérard Duguet‑Grasser, déjà cités, mais aussi Féfé et Alexandra Roos. Abd el‑Malik lui aurait concocté un texte sur le pont des Arts qu’il interpréterait lui-même en bonus pour le téléchargement digital. Le duo le plus émouvant est sûrement celui où Mélody Gardot interprète avec Juliette, à l’ancienne, Sous les Ponts de Paris de Rodor et Scotto.

Pour son anniversaire, Juliette Gréco nous a offert un superbe cadeau avec son Ça se regarde et c’est beau, nouveau témoignage de ses magnifiques qualités d’interprète et de son goût très sûr pour choisir ses textes et ses musiques. Alors, nous lui souhaitons encore beaucoup d’anniversaires comme celui‑là. 

Jean-François Picaut


Ça se traverse et c’est beau…, de Juliette Gréco

Un album Deutsche Grammophon-Universal Music Classics & Jazz France

Sorti le 23 janvier 2012

Publié dans : C.D.-D.V.D.-Album musique - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Recherche sur le site

Qui ? Quoi ? Où ?

  • : Les Trois Coups
  • Les Trois Coups
  • : Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
  • Retour à la page d'accueil

Nous contacter

Le journal vous recommande

fourberies-de-scapin-290 philippe-bertheau

joris-mathieu-290 nicolas-boudier

negres-290 lucie-jansch

golgota-290 hugo-marty

olivier-martin-salvan-290 bruno-perroud

martyr-290 jean-louis-fernandez

Nos partenaires

ASPTHEATRE RED

theatre-des-carmes-290

chene-noir-290

tcqf-290-copie-1

theatre-des-halles-290

fabrik-theatre-290

hivernales-partenaire-290

maison-jean-vilar-260

 

surikat-290

L’association Les Trois Coups

« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
Lire la suite.

W3C

  • Flux RSS des articles
Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés