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19 novembre 2010 5 19 /11 /novembre /2010 16:21

« Répétez ce qu’on vous dit après chaque coup de sifflet. »


Par Sébastien Gazeau

Les Trois Coups.com


Présentée pour la première fois en France dans le cadre du festival Novart Bordeaux, la dernière création d’Edit Kaldor met en scène l’apprentissage du mandarin. Une étrange méthode pour bousculer les codes du théâtre et interroger notre place de spectateur menacé par l’invasion chinoise !

cest-du-chinois tom-croes

« C’est du chinois » | © Tom Croes

Ils entrent en scène avec leurs sacs et leurs cartons. Cinq Chinois qui débarquent, souriants, indifférents. La lumière restée allumée dans la salle crée un peu de confusion : c’est commencé ou pas ? Au premier rang, une personne est sollicitée pour lire le programme qui nous est proposé. Ce sera le seul passage en français, le reste étant en chinois non surtitré. Car la famille Yao-Lu est venue de Shangai pour nous enseigner les rudiments du mandarin. Elle a élaboré une méthode d’apprentissage, disponible en D.V.D. et vendue à l’issue de ce premier « cours » pour la modique somme de 6,95 € !?… Partant du principe que nous n’y connaissons rien, on nous donne ce conseil : « Si vous ne voulez pas être perdus, répétez ce qu’on vous dit après chaque coup de sifflet. ».

Rires, commentaires chuchotés ça et là, le public semble s’être déjà transformé en un groupe d’élèves parfois indisciplinés, parmi lesquels certains n’hésitent pas à reprendre spontanément le premier ni hao (« bonjour ») qu’un des cinq protagonistes nous adresse d’entrée. Déconcertante mais pas novatrice, la méthode consiste à montrer un objet, une personne ou une action simple, puis à dire le mot ou les sons correspondants. Le principe est un peu aride, voire énervant selon qu’on a envie ou non de jouer au jeu du perroquet. Mais quelque chose finit par arriver : du sens apparaît. Comme un voyageur en terre inconnue ou comme un enfant, le spectateur embarqué dans C’est du chinois naît à la langue de l’autre, se confronte au mystère de paroles qui deviennent moins incompréhensibles à mesure qu’on s’y intéresse. On se prend à faire des liens entre les sons, à imaginer des choses avec trois fois rien, les bribes d’une histoire qui expliquerait la présence sur scène de cette étrange famille.

L’illusion de comprendre son prochain

La leçon/représentation se poursuit méthodiquement, entrecoupée de saynètes illustratives, de résumés récapitulatifs, de coups de gong semblables aux sonneries de fin de classe. On devine que la famille Yao-Lu nous parle d’elle, des relations qui unissent mère et fille, fille et gendre, des passions rapportées du pays. Mais rien n’est clair sinon qu’il faut faire un effort pour comprendre ce qui se passe. Et qu’est-ce qui se dit en réalité, puisqu’il n’y a pas d’intrigue, ni de personnages, ni de séparation franche entre la salle et le plateau, ni de langue commune ? Il se passe une « performance théâtrale » comme disait Edit Kaldor de sa précédente création Point Blank (2007). Autrement dit, une mise en situation qui oblige le spectateur à revoir le rôle qui est le sien durant un spectacle qui n’en a pas l’air. Refuser d’y participer en baragouinant un soupçon de mandarin reviendrait à tuer la représentation. Mais y prendre part, c’est accepter nos limites (mnésiques, auditives, culturelles), c’est affronter la part de semblant qu’il y a dans toute communication.

Depuis Or Press Escape (2003), Edit Kaldor développe un théâtre hybride, en recourant souvent aux nouveaux médias. Cette fois, son dispositif est d’une simplicité qui confine à la sécheresse conceptuelle pour permettre au spectateur de se défaire de certaines habitudes. Rien de bien conventionnel, en effet, à quoi s’accrocher pendant cette heure et quart, si ce n’est à l’illusion de comprendre son prochain ou aux fantasmes qui accompagnent cette nouvelle figure de l’étranger – le Chinois –, dont nous aurons bientôt l’obligation de parler la langue… Fiction ? Ironie subtile de la metteuse en scène ? À la fin, les cinq comédiens quittent brusquement le plateau, dressent un stand près de la porte de la salle. Pour 6,95 €, on pourra repartir avec un D.V.D. au titre désormais évocateur : Ni hao

Sébastien Gazeau


C’est du chinois, d’Edit Kaldor

Conception et mise en scène : Edit Kaldor

Dramaturgie : Zhana Ivanova

Avec : Nucheng Lu, Siping Yao, Aaron Fai-wan, Lei Wang, Qifeng Shang

Consultant en langues : Xi Zeng

Assistante : Yen Yi-tzu

Accessoires et costumes : Janneke Raaphorst

Production : Productiehuis Rotterdam (Rotterdamse Schouwburg), Stichting Kata (Amsterdam)

Les Colonnes • 4, rue du Docteur-Castera • 33290 Blanquefort

Réservations : 05 56 95 49 00 de 11 heures à 18 heures et sur www.lecarre-lescolonnes.fr

Du 16 au 17 novembre 2010 à 20 h 30

Durée : 1 h 15

21 € | 16 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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