Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 octobre 2012 2 09 /10 /octobre /2012 11:38

Fabriquer à vue un langage physique


Par Johanne Boots

Les Trois Coups.com


Confronter, le temps de la représentation, l’éphémère d’une chorégraphie à l’éternité de chefs-d’œuvre musicaux : c’est l’expérience que propose Meg Stuart avec « Built to Last », le dernier spectacle de sa compagnie Damaged Goods. Cinq brillants interprètes réagissent à des pièces maîtresses de l’histoire de la musique et esquissent une réflexion pleine de légèreté sur le rapport de l’homme à l’art.

built-to-last-300 julian-roder Comment le monument, cette trace du passé, s’intègre‑t‑il dans le présent ? La question, lancée incidemment par un danseur au cours de la représentation, est en fait le point de départ du spectacle Built to Last. Et les monuments dont il s’agit ici, ce sont ceux de la musique. Sergeï Rachmaninov, Ludwig van Beethoven, Iannis Xenakis, Meredith Monk, Arnold Schoenberg : des compositeurs qui ont profondément influencé l’histoire de la musique et dont les œuvres, devenues canoniques, ont réussi l’exploit de rendre éternel cet art du passage et de l’instant.

Travailler avec une musique préexistant au spectacle est une première pour Meg Stuart. D’ordinaire, la bande-son de ses pièces est élaborée en parallèle de la chorégraphie, au cours des répétitions. Cette fois‑ci, en collaboration avec Alain Franco, la chorégraphe américaine a sélectionné, en amont du processus de création, des œuvres classiques et contemporaines. Les danseurs sont placés face à l’énormité de ces morceaux majeurs. Véritable élément déclencheur, chaque nouvelle musique suscite un tableau, une danse, une histoire. Et si le monument, bien loin de rester figé dans un passé intouchable, était un socle sur lequel se construisaient d’autres œuvres, elles-mêmes monuments en devenir ? C’est ce que suggère cette pièce où le spectateur voit sa perception – du temps, de l’espace, des situations – sans cesse renouvelée, au gré des constructions qu’imaginent sur scène les cinq tumultueux interprètes.

Jeux de construction

Car la pièce tout entière tourne inlassablement – et parfois à vide – autour de l’idée de création. Détruire, reconstruire, déconstruire, digérer l’existant et le recomposer sous une forme nouvelle, telle est l’action que nous rejouent continuellement Dragana Bulut, Davis Freeman, Anja Müller, Maria F. Scaroni et Kristof Van Boven. La très belle scénographie de Doris Dziersk leur offre d’ailleurs d’innombrables terrains de jeu. Il y a là une maquette géante de dinosaure en bois, démontée avant d’être ensuite réassemblée en une sculpture instable, un nouveau monstre créé à partir des restes du premier. On retient aussi cet imposant mobile en suspension au‑dessus du plateau, et qui, lorsqu’il s’anime, semble prendre la forme d’un système solaire que défie paisiblement l’une des danseuses coiffée d’une perruque marquise.

En écho à cet espace modulable à l’envi, le corps des danseurs devient lui‑même surface de construction. Ainsi du jeu à huit mains des interprètes qui, allongés au sol, fabriquent à vue un langage physique, à mi‑chemin entre le morse et la langue des signes. Ou bien de l’accumulation, sur les têtes et les torses, d’accessoires de bric et de broc qui dessinent aux danseurs des silhouettes disproportionnées. Transformés en figures faussement primitives, ils se lancent dans une transe étrange, où affleurent avec humour les clichés occidentaux sur les danses rituelles.

Et c’est là que réside la force de ce spectacle : au questionnement aride de l’idée de création répond l’expérimentation non sérieuse. Certaines scènes, rappelant l’esthétique du cinéma muet, plongent la salle dans une hilarité incontrôlable. Face à l’ampleur du monument, la compagnie Damaged Goods propose l’appropriation (ré)créative. Rien ne se perd… 

Johanne Boots


Built to Last, de Meg Stuart

Compagnie Damaged Goods • O.L.V. Van Vaakstraat 83 • 1000 Bruxelles

0032 2 513 25 40

Site : www.damagedgoods.be

Courriel : info@damagedgoods.be

Chorégraphie : Meg Stuart, assistée d’Ana Rocha

Dramaturgie : Bart Van den Eynde, Jeroen Versteele

Dramaturgie musicale : Alain Franco

Avec : Dragana Bulut, Davis Freeman, Anja Müller, Maria F. Scaroni, Kristof Van Boven

Design sonore : Kassian Troyer

Scénographie : Doris Dziersk, assisté d’Anna Hentschel

Costumes : Nadine Grellinger, assistée d’Ann‑Kristin Danzinger

Création lumière : Jürgen Tulzer, Frank Laubenheimer

Vidéo : Philipp Hochleichter

Direction technique : Olivier Houttekiet

Chargée de production : Eline Verzelen

Dramaturgie interne : Carlotta Scioldo

Photo : Julian Röder

Production : Damaged Goods, München Kammerspiele

Kaaitheater • 19, square Sainctelette • 1000 Bruxelles

www.kaaitheater.be

Réservation : 0032 2 201 59 59, du mardi au vendredi de 11 heures à 18 heures

Du 4 au 6 octobre 2012 à 20 h 30

Tournée :

– Stadsschouwburg, Louvain, Belgique, le 11 octobre 2012

– Hebbel am Ufer, Berlin, Allemagne, du 10 au 12 janvier 2013

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher