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6 avril 2013 6 06 /04 /avril /2013 19:17

Une rencontre authentique


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Voici un album qui est tout sauf de circonstance. Eric Bibb et Habib Koité nous offrent une vraie rencontre entre deux traditions et deux sensibilités.

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Eric Bibb et Habib Koité | © Jean-François Picaut

Brothers in Bamako n’est pas de ces disques comme il s’en rencontre trop, où l’on accumule les invités ou les collaborations sans autre véritable projet que multiplier les noms qui font vendre. Cet album est véritablement une création à deux voix, fruit d’une rencontre authentique et d’une coopération fraternelle.

De délicates ballades narratives

Nous avons déjà dit ici toute l’estime, l’admiration même, que nous avons pour Eric Bibb et pour le travail qu’il réalise avec son ami de plus de dix ans Habib Koité. Ce n’est pas leur album commun qui va nous faire réviser ce jugement. Les deux artistes se mettent en avant tour à tour comme dans ces chants alternés (amébées *) des bergers de Virgile et Théocrite ou s’expriment en duo, car il n’y pas de compétition entre eux.

On My Way to Bamako qui ouvre l’album est une chanson d’Eric Bibb qui chante son premier voyage en Afrique de l’Ouest et à Bamako pour y retrouver un ami, Habib Koité, « un grand musicien, par ailleurs ». Il dit qu’il s’y sent « comme s’il venait de rentrer chez lui ». Habib Koité lui répond par L.A. (Los Angeles), un titre chanté moitié en anglais, moitié en langue vernaculaire du Mali, où il compare son Mali natal avec ce qu’il rencontre en Californie et spécialement à Los Angeles. Les deux morceaux sont de délicates ballades narratives à la mélodie prenante qui sont plutôt murmurées, susurrées que chantées.

L’inscription des deux artistes dans leur époque

On poursuit avec Toumani Kelen (Needed Time), une chanson écrite par les deux compères sur un thème traditionnel. Ils la chantent et la jouent ensemble comme le traditionnel qui clôt l’album, Goin’ Down the Road Feelin’ Bad. Toumani Kelen est chanté en langue vernaculaire et en anglais, comme pour signifier l’absence de frontière entre les deux artistes, et le livret pousse même la courtoisie jusqu’à traduire quelques couplets en français. C’est ce qu’on appelle respecter son public.

Tombouctou (le Puits de l’espoir) est aussi une composition commune. Ce titre chanté en anglais avec des expressions françaises et vernaculaires est emblématique de l’album. Avec son allure traditionnelle, il est complètement ancré dans la réalité historique immédiate du début 2012. Son titre est ambigu à souhait, car Tombouctou, c’est bien sûr le puits de l’espoir dans cette « mer de sable », mais c’est, à ce moment-là, devenu également le puits où certains prétendent noyer les espoirs de toute une population.

Au cœur de l’album, deux titres également écrits, composés et interprétés à deux confirment l’inscription des deux artistes dans leur époque. We Don’t Care dénonce notre indifférence au cours du monde pourvu que nous ayons notre confort et Send Us Brighter Days est une sorte de prière qui demande que, après les longs errements de l’humanité, on lui permette de s’adonner désormais au pardon et à la paix, dans le souci retrouvé d’autrui. Superbes chansons qui allient la tradition du griot et celle du bluesman ou celle du chanteur protestataire, puisant leur inspiration dans leur environnement.

C’est également le cas de Khafolé et de Foro Bana, deux compositions d’Habib Koité qui parlent l’une d’un drame de la circoncision et l’autre du parcours du combattant pour épouser une fiancée. Comme les deux instrumentaux d’Habib Koité, Nani Le et Mami Wata, dédié à la déesse de l’eau, ce sont de beaux exemples de musiques aux racines traditionnelles réelles, mais qui ne sont pas du folklore ou de la simple reviviscence. Du coup, la reprise par Eric Bibb accompagné par Habib Koité du Blowin’ in the Wind de Dylan, l’étendard de la protest song des années soixante, peut apparaître comme un manifeste. L’interprétation très lente et grave plaide pour cette thèse.

Brothers in Bamako, à mi-chemin de la chanson traditionnelle africaine et du blues, est tout simplement un témoignage d’humanité et de fraternité. L’exemple aussi qu’une chanson de qualité est encore possible à l’écart des codes trop étroits et de la tyrannie des modes. 

Jean-François Picaut


Poét. (gr. et lat.). [Se dit d’un chant, d’un poème, d’un dialogue] Où deux interlocuteurs échangent des couplets alternés d’égale longueur, à la manière de Théocrite (Idylles, 4, 5, 8) ou de Virgile (Églogue, 3).


Brothers in Bamako, d’Eric Bibb et Habib Koité

Un album Dixiefrog records (2012), distribué par Harmonia mundi

Avec : Eric Bibb, Habib Koité, Mamadou Koné, Kafoune et Olli Haavisto

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Publié par Les Trois Coups - dans C.D.-D.V.D.-Album musique
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