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23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 15:59

La politique par le biais
des passions


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


C’est avec joie que le public lyonnais a retrouvé Jean‑Louis Martinelli, sa rigueur, son esthétique, son art de diriger les comédiens parfaitement illustrés dans ce « Britannicus ».

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« Britannicus » | © Pascal Victor

Même s’il a beaucoup exploré les écritures contemporaines, le metteur en scène aime revenir aux grands textes du répertoire, tragiques en particulier, dont il nous fait redécouvrir la richesse et l’intemporalité. L’intemporalité plutôt que l’actualité, car l’impact des passions humaines, notamment lorsqu’elles sont à la manœuvre sur les décisions de ces Malades qui nous gouvernent, en démontrant leur commune nature, est une constante de l’histoire politique.

La pièce de Racine s’appuie sur un épisode raconté par Tacite : l’avènement du monstre Néron. Bizarrement, Britannicus, héros éponyme, n’est pas le personnage central de la tragédie : il sera la première victime de Néron, sacrifié sur le chemin de sa reconquête du pouvoir.

La pièce s’articule autour de quatre personnages principaux, deux hommes – deux frères –, et deux femmes, la mère et l’aimée. Quatuor infernal s’il en est. Au début de la tragédie, Néron est un monarque sans histoire qui tente de se libérer de l’emprise de la puissante Agrippine, convoite la femme de son demi-frère Britannicus et va sombrer, poussé par ces deux vigoureux moteurs que sont la volonté de pouvoir et la jalousie, dans le crime pour devenir celui que l’Histoire a retenu, le fratricide, le matricide, le pyromane, le monstre.

Psychanalyse du monstre

C’est de cette histoire-là que Jean-Louis Martinelli s’emploie à démonter les rouages. À peu de choses près, elle pourrait survenir dans n’importe quelle famille de n’importe où n’importe quand. Car le Néron que met en scène Martinelli, avant d’être un monstre assoiffé de sang, est un enfant capricieux qui cherche avec l’énergie du désespoir à secouer le joug d’une mère trop aimée, trop autoritaire, plus forte que lui en tout cas, à qui il ne saura résister qu’en l’éloignant de lui, de la manière la plus radicale qui soit. Ce personnage versatile, velléitaire, fragile, qui concentre dans ses mains tous les pouvoirs, effrayant, est interprété ici avec maestria par Alain Fromager : il campe un être maladif, instable, dont tout le corps (les mains particulièrement, animées de tremblements instinctifs) manifeste les émotions de l’âme qu’il s’emploie à dissimuler.

Face à lui Anne Benoît incarne avec majesté une Agrippine imposante, redoutable, qui a porté son fils au sommet de Rome, l’a doté de précepteurs illustres, mais aveugles aux illusions et conséquences du pouvoir, l’a façonné surtout de telle manière qu’il est réellement, dans toute son horreur, sa chose. Ce n’est pas la défense de Britannicus qui la meut, ce n’est pas la compassion pour Octavie l’épouse délaissée et d’ailleurs absente de la pièce, ou pour Junie, mais la volonté d’être obéie, mais la détermination, l’opiniâtreté à conserver le pouvoir. Au lever de rideau, elle est affaissée à terre, presque prostrée : on lui a interdit la porte de son fils et elle est réellement atterrée par ce cataclysme. Elle aussi manifeste par une subtile mobilité de son visage ce qui la ravage, ses lèvres tremblent, ses yeux se mouillent, mais ce ne sont pas là pleurs féminins…

Le goût de la langue

Face à ces deux grands comédiens, Grégoire Œstermann joue un Narcisse léger, sautillant, dépourvu de toute émotion, calculateur, joueur et souriant qui s’amuse à tirer les ficelles et s’enivre joyeusement de ses réussites, une figure de diable inquiétant, amoral, pervers…

Toute la distribution, très homogène, est de haute volée, qu’il s’agisse de Jean‑Marie Winling en Burrhus loyal ou d’Anne Suarez en Junie, dont la retenue ne masque ni la présence ni la tension, ou encore d’Alban Guyon, frêle Britannicus fait pour une autre époque et qui défend cependant pied à pied ses valeurs, figure très moderne de l’antihéros. Il faut encore une fois rendre hommage à Jean‑Louis Martinelli qui sait si bien choisir et diriger les acteurs et surtout rendre par leur intermédiaire à la langue racinienne toute sa beauté.

Quant au décor de Gilles Taschet, il allie grande sobriété et élégance : face au public un demi-cercle fait de colonnes et d’immenses portes, simples trouées. Au centre, un impluvium romain où l’eau – le sang, les larmes – tombe en pluie au lever de rideau puis devient vasque où se rafraîchir. Et un grand fauteuil, personnage à lui seul : quel trône et pour quel usage ! Agrippine s’y installe un moment, Burrhus timidement s’y appuie tandis que Néron le soulève avec violence comme pour le lancer telle une catapulte et le reposer plus loin avec brutalité, tel un enfant furieux… Autour de l’impluvium, une tournette dont l’intérêt ne saute pas aux yeux, à moins qu’elle n’indique, par sa lenteur régulière et presque imperceptible, l’avancée du temps… Les costumes signés Ursula Patzak sont non seulement superbes, mais dévoilent des intentions : ainsi Néron se drape d’une toge qui n’arrête pas de glisser de ses épaules et qu’il doit sans cesse retenir comme s’il s’y lovait, et Junie traverse le plateau dans une robe immaculée et tragique.

Au bout du compte un spectacle précis comme une horloge, intelligent et passionnant qui permet d’entendre Racine aujourd’hui. 

Trina Mounier


Voir aussi Portrait-entretien des “Trois Coups” avec Jean-Louis Martinelli, directeur du Théâtre des Amandiers à Nanterre

Voir aussi « les Fiancés de Loches », de Georges Feydeau (critique), Théâtre des Amandiers à Nanterre

Voir aussi « Bérénice », de Jean Racine (critique), Les Célestins à Lyon

Voir aussi « Bérénice », de Jean Racine (critique), Théâtre national de Bretagne à Rennes

Voir aussi « Bérénice », de Jean Racine (critique), Le Granit à Belfort

Voir aussi « Les Fiancés de Loches », de Georges Feydeau (critique), Théâtre national de Bretagne à Rennes

Voir aussi « J’aurais voulu être égyptien », d’après le roman « Chicago » d’Alaa el-Aswany (critique), Théâtre Nanterre-Amandiers


Britannicus, de Jean Racine

Le texte Britannicus est publié aux éditions Gallimard, collection « La Pléiade »

Mise en scène : Jean-Louis Martinelli

Avec : Anne Benoît (Agrippine), Alain Fromager (Néron), Alban Guyon (Britannicus), Grégoire Œstermann (Narcisse), Agathe Rouillie et Marion Harlez Citti, en alternance (Albine), Anne Suarez (Junie), Jean‑Marie Winling (Burrhus)

Scénographie : Gilles Taschet

Lumière : Jean-Marc Skatchko

Costumes : Ursula Patzak

Coiffure, maquillage : Françoise Chaumayrac

Assistante à la mise en scène : Amélie Wendling

Production : Théâtre de Nanterre-Amandiers

Du 21 février au 2 mars 2014, du mardi au samedi à 20 heures, relâche le lundi, dimanche à 16 heures

Durée : 2 h 10

24 € | 18 € | 13 € | 8 €

Théâtre national populaire • 8, place Lazare-Goujon • 69627 Villeurbanne cedex

www.tnp-villeurbanne.com

Grand Théâtre, salle Roger-Planchon

Tournée :

– Le Moulin du Roc, Niort, les 12 et 13 mars 2014

– Théâtre du Passage, Neuchâtel, 20 et 21 mars 2014

– T.N.B., Rennes, du 26 mars au 4 avril 2014

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Lauretti 20/07/2015 02:27

"La tournette" c'est la salle à manger historique du puissant Néron, qui avait commandé une salle dont le plancher tourne sur lui-même pour qu'il puisse avoir un oeil sans bouger sur toute la cité romaine. Un système d'irrigation d'eau avait permis cette construction futuriste pour l'époque.

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