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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Corps lourd et âme hantée
Le Québec et le Portugal étaient à l’honneur, à l’Espace 1789, dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint‑Denis. Avec, respectivement, « Bras de plomb » de Paul‑André Fortier et « 27 os » de Tânia Carvalho, deux pièces narratives à forte teneur plastique, totalement indépendantes l’une de l’autre, mais reliées par une théâtralité appuyée.
« 27 os » | © Margarida Dias
La soirée débute par un solo qui est une reprise d’une création de 1993. Paul‑André Fortier, l’interprète initial, a en effet choisi de transmettre cette pièce de son répertoire au danseur Simon Courchel, dont on peut souligner l’investissement et la présence, en dépit d’une œuvre loin d’être évidente à aborder.
Présentée comme une pièce sous contrainte, Bras de plomb est une chorégraphie qui joue sur ce concept, mais en l’abordant malheureusement sous l’angle de l’anecdote. Sur le papier, l’idée d’immobiliser les bras pour produire une danse venant d’autres points d’appui est intrigante, sauf que l’effet visuel tel qu’il est exposé sur scène n’est pas du tout crédible.
C’est la plasticienne Betty Goodwin qui a conçu ces excroissances censées représenter le plomb, mais force est de constater que cela ne marche pas, ou que cela a mal vieilli.
Poésie et autodérision
Si la pièce rate le coche en ce qui concerne ses intentions initiales, elle offre néanmoins des instants assez pertinents. On notera à ce propos l’évolution du personnage dans un espace traversé de poésie et d’autodérision, une scénographie assez originale où décors et costumes servent de points d’ancrage aux mouvements de l’interprète.
Cela reste malgré tout insuffisant pour braver une composition pesante, sans mauvais jeu de mots. Les longs noirs qui s’égrènent entre les différents tableaux finissent d’alourdir l’ensemble, qui semble avoir été étiré de manière forcée. La contrainte aurait gagné en crédibilité en étant beaucoup plus resserrée, abordée d’un point de vue performatif plus que narratif.
Tânia Carvalho était déjà présente avec la pièce chorale Icosahedon dans l’édition 2011 des Rencontres chorégraphiques. Avec 27 os, elle continue de creuser le sillon d’une esthétique extrêmement particulière et référentielle, flirtant du côté de la pantomime. Sa pièce emmène le spectateur dans un univers sombre et hanté, à l’humour grinçant. Les silhouettes, particulièrement graphiques, relèvent d’images mentales renvoyant au cauchemardesque.
Une pianiste entre en scène, s’approche d’un piano de taille réduite et hésite dans une sorte de cri silencieux. Elle finit par s’accroupir devant l’instrument, semblant géante dans cette perspective distordue. Le reste de la chorégraphie est à l’image de ce premier trompe‑l’œil : un aller-retour constant entre ce que l’on voit et ce que l’on croit distinguer.
Subtiles variations
Trois danseurs, dont un fantomatique, vont ainsi effectuer une chorégraphie faite de jeu d’ombres et de présence/absence. Puis la rejouer, plusieurs fois, dans de subtiles variations jusqu’à l’étiolement. On ne peut qu’être ébloui par la technique et la présence de ces interprètes, dont les corps sont tellement lâchés qu’ils semblent se contorsionner et se plier à volonté.
Le traitement des lumières accentue la sensation d’indécision visuelle, la pénombre alourdissant et écrasant les traits des interprètes jusqu’à l’impression de mirage, quitte à épuiser le regard du public. Ce n’est pas l’effet le plus réussi de l’œuvre, mais il est efficace. Le rythme très lent est lui aussi un bémol à cette belle énergie d’ensemble, peut‑être la seule insuffisance qui empêche de se laisser totalement captiver.
Donner à voir deux pièces à la suite l’une de l’autre, qui plus est quand elles ne s’inscrivent pas dans un diptyque, présente ce risque inévitable que l’une d’elles souffre de la comparaison avec l’autre. C’est ce qui s’est inévitablement produit pour Bras de plomb, dont la scénographie désuète et vaguement kitsch n’a pas fait le poids face à l’imaginaire iconoclaste de Tânia Carvalho. Et même si cette dernière tire son épingle du jeu, sa proposition ne va pas néanmoins jusqu’à faire exulter la salle. ¶
Aurore Krol
Les Trois Coups
Bras de plomb, de Paul-André Fortier
Interprétation : Simon Courchel
Décor et accessoires : Betty Goodwin
Musique originale : Gaëtan Lebœuf
Lumières : JPT
Costumes 1993 : Carmen Alie et Denis Lavoie, d’après l’idée originale de Betty Goodwin
Direction des répétitions et assistante du chorégraphe : Ginelle Chagnon
Directeur technique : Simon Pineau
27 os (27 Bones), de Tânia Carvalho
Direction, chorégraphie : Tânia Carvalho
Toy piano : Joana Gama
Interprétation : Luis Guerra, Luis Antunes, Sandra Rosado
Musique : Diogo Alvim
Costumes : Aleksandar Protic
Caractérisation : Tânia Carvalho
Lumières : Zeca Iglésias
Assistant de direction de production : Pietro Romani
Espace 1789 • 2-4, rue Alexandre-Bachelet • 92400 Saint‑Ouen
Réservations : reservations@rencontreschoregraphiques.com, ou 01 55 82 08 01
Samedi 19 mai 2012 à 19 h 30, dimanche 20 mai 2012 à 16 h 30
16 € | 11 €
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