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16 novembre 2010 2 16 /11 /novembre /2010 19:35

Magistral Pouchkine
en Shakespearie


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Une vingtaine d’acteurs russes, un Irlandais talentueux à la mise en scène et une pièce de Pouchkine très shakespearienne : la reprise du « Boris Godounov » de Declan Donnellan, dans le cadre de l’Année de la Russie en France, compose une leçon de théâtre, de politique et d’amour dignes du grand Will.

boris-godounov-300Sorte de Macbeth en Russie ou de Richard III moscovite, le Boris Goudonov de Pouchkine tire des ressorts de la tragédie une même leçon : le pouvoir instable se fonde sur un jeu de mensonges et de faux-semblants. Hanté par une conscience malheureuse, un tyran criminel n’est jamais assuré sur son trône. Source de jouissance et de crainte, de puissance comme d’extrême fragilité, la quête du pouvoir ne se limite pas à la sphère politique : en amour, idem, et qu’importe les époques.

Telle est la grande réussite de l’adaptation de Declan Donnellan : faire de cette tragédie écrite en un an, entre 1824 et 1825, moins connue que l’opéra de Moussorgski qu’elle a inspiré, et que d’aucuns disent retorse, une fable limpide, tenue de bout en bout par une dynamique parfaitement armée, d’emblée. Des vingt-trois tableaux de la pièce de Pouchkine, Declan Donnellan ne garde que les moments saillants. Il raccourcit au mieux le drame pour n’en garder que l’épure, faisant s’alterner les scènes courtes et longues, allegro comme à l’accoutumée chez lui, pour ne garder qu’un schème de la mécanique du pouvoir et de la séduction.

Ni lieu ni temps : ce Boris Godounov n’est pas du xvie siècle, comme l’indique l’Histoire, ni même du xixe, lorsqu’il est écrit par un Pouchkine en exil, car banni par le tzar pour ses poèmes dits subversifs. Contemporain alors ? Niet, quoi qu’en disent les costumes-cravates et autres treillis, devenus marque de fabrique chez Donnellan. Intelligemment distribués, ils côtoient en effet, dans un savant mariage, les robes de popes et les fourrures, un manteau de sacre qui scintille et des habits paysans du siècle passé. Pas plus de folklore dans le décor : une scène bifrontale jetée au milieu du public, garnie d’un trône ou de quelques chaises, suffit. Le jeu de lumière au cordeau, ciselé et pourtant très simple, l’habille. Un objectif : ne conserver du drame que la trame et un argumentaire essentiel sur l’ambition et le pouvoir.

Un exceptionnel sens de la narration

Au commencement : des popes en noir dans un brouillard d’encens, une couronne resplendissant sous un faisceau de lumière et Boris Godounov qui endosse le manteau impérial après avoir fait assassiner le tzarevitch Dimitri, fils d’Ivan le Terrible. Consignée par le moine Pimène, chroniqueur des évènements, l’histoire parvient à l’esprit du moinillon Grigori. Il s’en empare, avant de s’enfuir pour sillonner la Russie jusqu’en Pologne, où il se fait passer, poussé par l’ambition, pour le défunt Dimitri. Il épouse Marina Mnicheck, la princesse de Pologne, qui, au cours d’une scène magistrale de maîtrise, de savoir-faire et d’érudition, lève l’imposture. Un éclairage somptueux dessinant un bois de tilleul au sol, une trappe ouverte au centre de l’estrade découvrant un bassin : au cours d’une scène baptismale tragi-comique citant quasiment Shakespeare tout en faisant référence à la légende arthurienne, les deux « amants » se découvrent : l’un son imposture, l’une sa passion… pour le pouvoir. Fine, motivée et limpide, l’adaptation du metteur se distingue par un exceptionnel sens de la narration et un élégant usage des « fondus », qui assure le tissage des séquences, la trace de l’action passée demeurant sur scène alors que débute la suivante.

Le drame va ainsi son train, passant du monastère à la taverne, de Russie en Pologne, jusqu’au dénouement brutal. Car qu’importe finalement l’imposture de Grigori : l’amour n’est rien. Les mariés concluent un pacte. Ils s’allient, s’engagent à jouer la comédie du pouvoir et renversent Godounov, sous les acclamations de la plèbe russe, pourtant pas dupe. Elle ne fait finalement que choisir son tyran… Ainsi, « comme Œdipe, la pièce nous fait évoluer dans un monde infernal où la culpabilité et l’identité sont inséparables. Un monde où ce que je suis est identique à ce que j’ai peur d’avoir fait ou d’être susceptible de faire », conclut Declan Donnellan.

L’intelligence du montage ne serait rien sans la présence, le talent, l’incarnation des dix-huit comédiens russes, dont beaucoup de stars des écrans (aurait-il était possible de parvenir à une telle maîtrise des enjeux de cette tragédie sans une intimité particulière avec le nationalisme russe ?). À saluer à l’unanimité, ils prennent sur eux l’impétuosité de ce drame et soulignent l’ironie de la pièce – que Pouchkine entendait d’ailleurs appeler Comédie du malheur présent de l’État de Moscovie… Ils rappellent par leur jeu totalement maîtrisé combien, selon le metteur en scène, « la pièce n’est pas seulement asentimentale, elle est activement antisentimentale. Pouchkine nous demande de mesurer la distance entre les sentiments qui sont feints et les sentiments qui sont réels ».

Créée en 2001, cette interprétation prodigieuse révèle non seulement les clés du mécanisme du pouvoir, sans qu’il soit utile de chercher bien loin pour en trouver l’actualité, en Russie comme dans nos démocraties. Mais elle confirme en outre le talent de Declan Donnellan, lequel reviendra à Shakespeare en montant la Tempête en janvier, aux Gémeaux. 

Cédric Enjalbert


Boris Godounov, d’après Pouchkine

En russe (élégamment) surtitré

Compagnie Cheek by Jowl • The Barbican Centre, Silk Street • London

+44 (0)207 382 7281

http://www.cheekbyjowl.com/

Mise en scène : Declan Donnellan

Avec : Sergueï Astakhov, Iouri Cherstnev, Dmitri Chtcherbina, Dmitri Dioujev, Alexandre Feklistov, Maria Goloub, Irina Grineva, Igor Iassoulovitch, Alexandre Kostritchkine, Alexandre Lenkov, Avangard Leontiev, Evgueni Mironov, Vladimir Pankov, Oleg Vavilov, Victoria Tolstoganova, Alexeï Zouïev

Assistante à la mise en scène : Olga Soubbotina

Décors et scénographie : Nick Ormerod

Costumes : Nick Ormerod

Lumières : Judith Greenwood

Directeur de chant : Maxime Goudkine

Chorégraphie : Irina Filippova

Directeur du mouvement : Andreï Chtchoukine

Théâtre des Gémeaux • 49, avenue Georges-Clemenceau • 92330 Sceaux

Réservations : 01 46 61 36 67

www.lesgemeaux.com

Du 9 au 16 novembre 2010 à 20 h 45, dimanche à 17 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 10

25 € | 20 € | 16 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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