Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
22 février 2012 3 22 /02 /février /2012 19:06

La profonde vitalité
d’un octogénaire


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Un album d’Ahmad Jamal est toujours un évènement. Son dernier l’est doublement : en soi et parce qu’il est le premier d’un tout nouveau label. À explorer d’urgence.

ahmad-jamal2-615 jf-picaut

Ahmad Jamal | © Jean-François Picaut

Né il y aura quatre-vingt-deux ans en Pennsylvanie, Frederick Russell « Fritz » Jones, qui allait devenir Ahmad Jamal par sa conversion à l’islam dans les années 1950, est assurément l’un des derniers monstres sacrés du jazz, pardon, « de la musique classique américaine » comme le maître souhaite qu’on dise. Sa carrière pianistique, née sous le patronage de Nat King Cole et d’Erroll Garner, n’a pas tardé à prendre un tour très personnel par sa pratique très systématique du trio piano-basse-batterie. Celui qu’il forma avec Israel Crosby et Vernell Fournier est resté légendaire. Depuis quelques années, il lui préfère le quartette avec des percussions, et c’est dans cette formation qu’on a pu l’entendre à Marciac en 2009 et à Vienne en 2011.

À une époque où Ahmad Jamal était moins en faveur qu’aujourd’hui auprès de la critique, Miles Davis louait déjà ses conceptions rythmiques, éclatantes ici avec son quartette, la sophistication de ses arrangements et la légèreté de son interprétation. Ce sont ces qualités que l’on retrouve dans son nouvel album, Blue Moon, qui vient de paraître chez Jazz Village, distribution Harmonia Mundi. Il est enregistré en direct, sur scène, selon les habitudes du maître qui ne veut pas entendre parler de « problèmes de son : “si on est capable d’envoyer des hommes sur la Lune, on peut bien enregistrer des disques comme je les aime !” », dit-il.

Pour ce nouvel opus au long cours (9 morceaux pour plus de soixante-quinze minutes) où il renoue avec les pièces étendues qu’il affectionnait naguère, Ahmad Jamal est entouré de son fidèle Manolo Badrena aux percussions, et d’un nouveau, Reginald Veal (contrebasse) successeur de James Cammack (27 ans de maison). Veal vient du Lincoln Center Orchestra de Winton Marsalis tout comme Herlin Riley (batterie), qu’Ahmad Jamal retrouve après une éclipse de plusieurs années.

Un voyage coloré

Blue Moon nous emmène au cinéma, une passion du jeune Fritz Jones : pas moins de trois pièces lui sont empruntées. C’est d’abord la ballade éponyme de l’album, popularisée par Elvis Presley. Ahmad Jamal y étire et suspend le temps plus de dix minutes sur un fond de percussions assez rapides et obsédantes : la mélodie apparaît, disparaît, pour mieux reparaître, se répète de pianissimo à forte, tandis que la contrebasse lui fait écho pour nous faire entrer dans un autre monde. Il revisite aussi une autre ballade tirée d’un film de Cukor, Invitation (treize minutes et vingt et une secondes) : rythmes, mélodie, arpèges embrassent la quasi-totalité des 88 notes du Steinway pour un voyage coloré, pimenté par la pulsation des percussions et les notes graves de la contrebasse. Enfin c’est Laura de David Raksin et Johnny Mercer pour le film de Preminger : c’est presque un solo de piano tout juste accompagné très discrètement de la seule contrebasse. Dans cette sorte de lente méditation, les notes graves, dramatiques pour certaines, s’échappent parfois vers le léger, voire le gai.

L’album comporte aussi trois compositions d’Ahmad Jamal. Autumn Rain, la pièce initiale, et Morning Mist ne sont pas nouvelles, mais n’avaient pas été enregistrées. On retiendra surtout I Remember Italy dont le maestro vante le « parfum particulier ». C’est une vaste fresque (treize minutes et quatorze secondes) où le thème revient comme une ritournelle obsédante, sur laquelle on a envie de fredonner le titre. Toute la lumière de l’Italie y éclate en notes claires, on y entend même des chants d’oiseaux. La douceur de ses paysages gît dans les passages plus feutrés tandis que sa violence contenue gronde fugitivement. Une de ces architectures dont Ahmad Jamal a le secret.

Restent trois pièces rendues populaires par lui-même ou ses confrères. This Is the Life, qui doit son succès à Sammy Davis Jr, allie son charme mélodique à une forte présence rythmique, que le pianiste n’hésite pas à accompagner puissamment. Gypsy, une pièce populaire hissée au rang de standard par Parker, est une parfaite illustration du jeu de Jamal, qui fait alterner un son feutré et de brusques tensions fortement marquées qui, ici, s’arrêtent souvent brusquement. Enfin, Woody’n You est un tube du pianiste lui-même : il figurait déjà sur Live at the Pershing & The Spotlight Club (1958).

C’est un coup de maître qu’a réussi Jazz Village en produisant pour premier album Blue Moon, la dernière création d’un Ahmad Jamal en pleine possession de son talent. La nouvelle équipe du pianiste, avec Reginald Veal et Herlin Riley qui rejoignent Manolo Badrena, montre non seulement sa cohésion, mais déjà une belle complicité sous la férule affectueuse et malicieuse du maître. Ce qui se dégage de cet album, c’est une joie profonde, celle qui est l’apanage de la sérénité du sage. 

Jean-François Picaut


Blue Moon, d’Ahmad Jamal

Un album Jazz Village, distribué par Harmonia Mundi

Avec : Ahmad Jamal (piano), Reginald Veal (contrebasse), Herlin Riley (batterie) et Manolo Badrena (percussions)

Site : http://eboutique.harmoniamundi.com/labels/jazz-village.html

Courriel : cbreugnon@harmoniamundi.com ou myzquierdo@harmoniamundi.com

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans C.D.-D.V.D.-Album musique
commenter cet article

commentaires

Rechercher