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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 21:18

Faites-nous confiance !


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Pamphlet contre le sort des filles et le travail des enfants dans la Chine d’aujourd’hui, le nouveau spectacle de Yeung Faï, « Blue Jeans » verse parfois dans la démonstration, mais coupe le souffle par des visions époustouflantes et poignantes.

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« Blue Jeans » | © Mario Del Curto

Dans Hand Stories, Yeung Faï puisait dans son histoire familiale pour évoquer son pays à l’époque maoïste. Dans sa nouvelle création, le marionnettiste généralise le propos pour nous parler de la condition des enfants de son pays, et nous transporte dans la Chine d’aujourd’hui. Dans cette Chine-là, des empires industriels se créent sur le dos d’une population exploitée. Le paysan tourne sans cesse la meule, comme l’esclave romain, sans gagner assez pour nourrir les siens. On vend ses enfants et on les envoie travailler dans des villes modernes et tentaculaires, au sein d’usines où le droit du travail n’a aucun sens.

Le propos est militant, Yeung Faï dédie d’ailleurs son spectacle aux générations futures et nous prévient : ce seront peut-être très bientôt nos enfants qui se trouveront dans la situation de sa petite protagoniste. Mais, justement, même si l’artiste se défend de donner des leçons, son spectacle nous prend un peu trop par la main. Sans que sa création en ait d’ailleurs nullement besoin, il en souligne le sens. Par exemple, Blue Jeans semble presque s’interrompre pour faire défiler sur un écran les données statistiques des profits des entreprises textiles et des dégâts écologiques et humains qui leur sont associés. On explicite de belles métaphores. Pourquoi ? Pourquoi encore commenter le spectacle par un poème (un peu mièvre) de Victor Hugo ? Ne fait-on pas confiance au spectateur ? Pourtant, même un jeune public entendrait l’essentiel et serait saisi par la force de la proposition.

Des images plus que des discours !

Les concepteurs et acteurs de Blue Jeans auraient de quoi être fiers. Les images qu’ils font surgir dans un ballet finement orchestré se suffisent à elles-mêmes. Jour de pluie dans la ville, une petite fille se protège avec un parapluie rouge et va frapper à la porte d’un hangar borgne. Jour de pluie, des mois plus tard, jetée à la porte de ce hangar, épuisée, la petite fille grelotte sous l’averse battante. Et puis ne reste que le parapluie, cassé. Cela suffit : on a compris. Le père pousse sa meule, encore et encore comme l’enfant repassera encore et encore sur un plateau tournant des jeans jusqu’à son dernier souffle. Éternité de l’esclavage. Un bourgeon, et l’on saisit que le temps a passé. Des mains surgissent, tendent l’argent, prennent l’enfant. C’est terrifiant et beaucoup plus parlant que ces scènes sans doute ancrées dans la vérité mais tellement attendues où l’on exhibe l’arrogance, la fortune d’un patron survolté.

Yeung Faï et ses talentueux collaborateurs conjuguent la vidéo, la marionnette (kabuki, gaine) et le jeu avec un art consommé. On n’oubliera pas les scènes de la vie au champ pudiques et terribles. Ludovic Guglielmazzi (musiques et son), quant à lui, sait constituer des univers sonores et évocateurs. On entend les bruits assourdissants d’une mégalopole et les insectes de la campagne. Scénographie et vidéo se marient pour notre bonheur et restituent des univers ruraux et urbains avec une grande justesse. Souvent, on se dit donc : « Que c’est beau ! ». Les artistes ont-ils eu peur que cette beauté fasse oublier l’horreur de la réalité ? Ou bien est-ce la source documentaire du spectacle qui s’est imposée ici comme référence au détriment de la fable ?

On a beaucoup d’estime pour cet art militant, on reste ébloui par certains moments du spectacle. Mais que les artistes se fassent confiance, qu’ils nous fassent confiance ! 

Laura Plas


Blue Jeans, de Yeung Faï

Conception, scénographie et marionnettes : Yeung Faï

Jeu, manipulation : Yeung Faï, Jean-Pierre Leguay, Yoann Pencolé, Inbal Yomtovian

Assistant à la mise en scène : Yoann Pencolé

Dramaturgie : Pauline Thimonnier

Création lumière : Christian Peuckert

Assistant lumière : Adrien Gardel

Création vidéo : Stéphane Janvier, Jérôme Vernez

Musiques et son : Ludovic Guglielmazzi

Sculpture : Sabine Calderoli, Alexandre Obermoser

Conseiller artistique : Thierry Tordjman

Regard extérieur : Philippe Rodriguez Jorda

Construction décor : ateliers du Théâtre Vidy-Lausanne

Chansons interprétées par Élodie Pittet, Huanyu Pittet

Le Monfort • 106, rue Brancion • 75015 Paris

Réservations : 01 56 08 33 88

Site du théâtre : www.lemonfort.fr

Tramway : Porte-de-Brancion (ligne T3), métro : Porte-de-Vanves (ligne 13)

Du 4 février au 15 février 2014 ; du mardi au samedi à 20 h 45 ; le jeudi 13 février en matinée à 14 h 30

Durée : 1 heure

25 € | 16 €

Tout public dès 12 ans

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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