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28 mai 2010 5 28 /05 /mai /2010 21:40

De l’automation en danse

 

Pour la troisième journée du festival de danse Nouvelles à Strasbourg, c’est à Gilles Jobin qu’il revient d’ouvrir le bal pour une soirée en famille. Et pour cause, puisqu’en deuxième partie ce sera au tour de la Ribot, sa compagne, de monter sur les planches. Pour l’heure, le chorégraphe helvète nous gratifie d’une danse abstraite dans son propos et décalée dans sa forme. Enfin, c’est ce qui est écrit dans la présentation…

 

« Une pièce […] qui renoue avec le plaisir simple du mouvement libéré du discours. » Voilà, en une phrase laconique et un tantinet obscure, comment nous est présentée la dernière création de Gilles Jobin. Et ce n’est pas peu dire, puisque de discours, on serait bien contrarié d’en déceler la trace. Mais voyons, c’est de la danse contemporaine et pas qu’un peu : Black Swan est une chorégraphie constituée de séquences presque autonomes, dont le but n’est pas tant de nous raconter une histoire linéaire que d’illustrer un certain propos. Ah ah ! Non pas discours mais propos… D’aucuns croiraient que je titille, quand en fait j’essaie de comprendre.

 

Il ne fait aucun doute que la chorégraphie est construite : elle suit un développement, culmine à un point pour enfin se diriger vers un final. Classique. Du coup, même si elle ne nous « dit » rien de précis, elle n’en développe pas moins un certain langage. Il n’est que de regarder, dans la première séquence, les deux danseuses, leur cohérence dans la gestuelle, l’autonomie qui les caractérise et qui peut parfois donner l’impression qu’elles coexistent sur scène plus qu’elles ne dansent ensemble : la première avec sa silhouette athlétique et cette façon d’être entraînée par ses gestes, comme si elle était « dansée » ; la seconde avec ses mouvements géométriques de bras qui peuvent faire penser à un automate.

 

black-swan thierry-burlot

« Blackswan » | © Thierry Burlot

 

Bien. Après le « propos » et le « langage », venons-en à l’illustration. Pas figurative pour deux sous, la chorégraphie n’en appelle pas moins à une certaine imagerie. Ainsi en est-il de la séquence quasi onirique où la musique électroacoustique, associée aux faisceaux de lumière sondant l’obscurité, figure une sorte de monde des profondeurs. Le temps paraît d’ailleurs s’y écouler en suivant d’autres règles : des formes rampantes mettent une éternité à traverser la scène pendant qu’autour d’elles, un élément s’agite, sorte de danseur-éther ou danseur-eau. Sûrement une des séquences les plus fortes du spectacle avec celle des tuyaux sonores, que les danseurs font glisser au sol. L’espace d’un instant, ce son étrange se substitue à la très belle bande-son de Cristian Vogel, la prolonge en performant en direct de la musique concrète.

 

En parlant d’ailleurs de performance, où est le « live art », dont plaquettes de spectacle et notices biographiques du chorégraphe nous rebattent les oreilles ? Serait-ce dans le ton légèrement décalé, dans le burlesque assumé avec un certain aplomb ? C’est à croire qu’il suffirait de revêtir des gants en forme de lapin ou de placer des poneys en peluche sur la scène pour toucher à la « contemporanéité » de la danse. Comme si ce mélange des genres, somme toute assez chiche, témoignait, sans qu’on n’ait plus besoin de l’interroger, de modernité dans l’art. Bref, c’est une approche quelque peu conceptuelle, qui, sans le soutien d’une gestuelle mûrement réfléchie, d’une bande-son très réussie et d’une exécution sans faute, passerait pour une sorte de mystification de l’art contemporain. Qui provoque immanquablement la sublime interrogation du béotien sommeillant en chacun de nous : « C’est du lard ou du cochon ? ».

 

Bon allez, même si ce n’est pas avec le sentiment d’avoir pris part à une révolution de la danse contemporaine qu’on quitte les lieux, c’est tout de même avec le plaisir d’avoir assisté à une chorégraphie efficace sous tout rapport : un minimum de scénographie et de moyens pour un maximum d’évocations et d’effets, comme si chaque séquence était une petite machine de danse autonome. Et c’est bien là que Gilles Jobin s’illustre, justement : ses machines chorégraphiques fonctionnent, réglées comme des coucous suisses. 

 

Christophe Lucchese

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Black Swann, de la Cie Gilles-Jobin

Production : Cie Gilles-Jobin - Genève

Coproduction : Bonlieu, scène nationale, Annecy – Théâtre de la Ville, Paris – Dampfzentrale, Berne – Theater Chur

Chorégraphie : Gilles Jobin

Assistante chorégraphique : Isabelle Rigat

Danse : Susana Panadès Diaz, Isabelle Rigat, Gilles Jobin, Gabor Varga

Musique : Cristian Vogel

Lumière : Daniel Demont

Pôle Sud • 1, rue de Bourgogne • 67100 Strasbourg

Réservations : +33 (0)3 88 39 23 40

Samedi 22 mai 2010 à 20 h 30

Durée : 55 min

15 € | 12 € (hors abonnement)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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