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4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 23:44

Cate Blanchett, grande et petite


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Croulant sous les prix, dont l’Oscar de la meilleure actrice, Cate Blanchett délaisse un instant les caméras pour incarner Lotte, paumée emblématique du théâtre contemporain, dans cette version sur mesures de « Grand et petit » de Botho Strauss. Du gâteau pour notre surdouée, qui s’en paie une tranche, mais n’en laisse guère à ses petits camarades. Reste la performance d’une artiste hors pair, comme de juste acclamée.

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« Big and Small » | © Lisa Tomasetti

Créée en 1979 par Peter Stein à la Schaubühne de Berlin, cette œuvre fut longtemps la chouchoute des cours de théâtre. Combien de jeunes actrices passèrent devant leurs camarades une des dix scènes qui la composent : le monologue au livre vide, la lettre à Paul, le dialogue tragi‑comique avec l’interphone, sûres de s’y tailler un joli succès. Monter la pièce entière est une autre paire de manches. L’histoire de cette femme naïve, animée d’une bonne volonté presque à toute épreuve, errant à la recherche de l’Autre, n’est pas facile à raconter. On sombre vite dans le pathos, la litanie ou le procédé.

Soucieux de la sortir de son contexte « mur de Berlin », la Sydney Theatre Company a commandé à Martin Crimp cette mouture entièrement nouvelle. C’est donc à une triple relecture qu’on assiste : celle d’une pièce allemande des années 1970, réécrite par un écrivain britannique d’aujourd’hui, et montée par une troupe australienne. Que dit-elle ? Plus grand‑chose de social ni de politique, ces deux aspects étant relégués au second plan. Lotte n’y est plus cette Allemande moyenne qui, du voyage organisé au Maroc, à cet arrêt de bus au fin fond de la ville, perd ses repères et se clochardise. Sous la fiévreuse direction de Benedict Andrews, elle devient une illuminée que rien ne semble atteindre.

Comme Jeanne d’Arc, elle entend des voix, les craint, les raille, les contrefait. L’actrice dispose pour cela d’un organe prodigieux, dont elle fait ce qu’elle veut. Il lui permet de passer du babil de la petite souris au rugissement du lion. Un lion qui serait à la fois Dieu et Paul, cet ex‑mari écrivain, sans doute fantasmé. Les autres, perçus dès le départ comme des ombres, sont le plus souvent réduits à des caricatures qui s’agitent comme dans un brouillard. On l’a compris : le jeu consiste à faire le point sur l’interprète principale, ce qui au théâtre ne va pas sans risques.

Le personnage ou l’interprète ?

Bien des actrices, et non des moindres, l’ont précédée dans ce rôle‑marathon. En voyant l’actrice australienne s’y jeter, corps perdu, on se dit, au début, que Bulle Ogier, Florence Georgetti, Anouk Grinberg, Maria de Medeiros et quelques autres n’ont qu’à bien se tenir. Pour ne parler que de nos Françaises. Et puis, insidieusement, on se demande qui nous hypnotise, nous bluffe, nous surprend ainsi. Le personnage ou l’interprète ? Cate Blanchett, si j’ose dire, fait écran. Sa Lotte est trop forte, trop constamment virtuose pour qu’on croie vraiment à sa lente désagrégation. Lotte doit s’user, s’effriter au dur contact des autres, ces faux‑frères humains. Ici, elle les traverse, ils n’existent pas.

Il aurait fallu pour qu’ils vivent, déjà que l’adaptation leur laisse un peu de texte, dans le tableau des dix chambres par exemple, un clip ici, ensuite que la mise en scène ne les traite pas comme de la figuration, certes intelligente mais sommaire. Exceptions notables, la femme qui s’habille dans la deuxième scène (sans doute Anita Hegh), le chef de service compréhensif (Richard Pyros) et l’homme en parka (Chris Ryan). Eux ont le temps, et le talent, d’incarner cette indifférence suspicieuse du monde envers ses laissés-pour-compte.

Autres temps forts, la lettre écrite par Lotte dans la cabine téléphonique où elle a élu domicile, et surtout le monologue qu’elle dit aux étoiles en costume d’écuyère. Ce texte, C’est une erreur, sans doute le plus beau de la pièce, nous atteint de plein fouet et justifie in fine ce choix du chemin de croix, paradoxalement réducteur. Mais là, pas de doute, ça marche ! Ce sang, qui soudain macule les longues jambes gainées de blanc, dit à merveille le mysticisme et la folie. Lotte groupie, Lotte vestale d’un Dieu, écrivain ou non, célèbre sa défloration en une danse tragique, primale et inoubliable.

Le reste du temps, on a droit au récital éblouissant d’une époustouflante comédienne. Mais qui dit quoi ? On se le demande. Excellent décor de Johannes Schütz qui revisite avec poésie les classiques de l’ultramoderne solitude. Ces murs éclatés qui se resserrent, cette île‑immeuble perdue dans l’immensité, cette cabine téléphonique qui tourne sur elle-même et éclaire la nuit, tout cela est très beau. Une boîte vide ? 

Olivier Pansieri


Big and Small, de Botho Strauss

Version anglaise : Martin Crimp

Mise en scène : Benedict Andrews

Avec : Cate Blanchett, Lynette Curran, Anita Hegh, Belinda Mac Clory, Josh Mac Conville, Robert Menzies, Katrina Milosevic, Yalin Ozucelik, Richard Piper, Richard Pyros, Sophie Ross, Chris Ryan, Christopher Stollery, Martin Vaughan

Décor : Johannes Schütz

Costumes : Alice Babidge

Lumières : Nick Schlieper

Son : Max Lyandvert

Assistants à la mise en scène : Andrew Upton, Tom Wright

Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris

www.theatredelaville-paris.com

Réservations : 01 42 74 22 77

Du 29 mars au 8 avril 2012, du mardi au samedi à 20 h 30, samedi, dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 50

34 € | 28 € | 25 €

Tournée européenne :

– Londres, Théâtre Barbican, du 27 avril au 19 mai 2012

– Vienne, Wienerfestwochen, du 25 mai au 3 juin 2012

– Recklinghausen, Ruhrfestspiele, du 9 au 17 juin 2012

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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