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12 août 2010 4 12 /08 /août /2010 16:43

« Y’a rien, c’est l’homme qui a peur » ?

 

Valéry Ndongo a lancé l’invitation : portes ouvertes sur l’Afrique, la vraie, « Bienvenue o kwatt » ! Le public, sensible à cette attention, s’est présenté en foule aux portes du Tarmac de la Villette, investi depuis bientôt un mois par le festival Sautes d’humour. La peine est bien récompensée : c’est une drôle, très drôle d’hospitalité qui nous est offerte !

 

Dis-moi ton Afrique, je te dirai qui tu es. Vraiment ? C’est en tout cas ce que semble croire celui qui nous accueille au quartier (traduction de kwatt, en français de France), bouteille à la main, le sourire en coin. Son rire intempestif en témoigne, il ne nous a pas attendus pour commencer la fête. Il nous faut alors la prendre en route, essayer de raccrocher les wagons. Mais que célèbre-t-il, ce gars qui nous présente son kwatt comme un village fantôme, peuplé de morts-vivants ? Sa déchéance ? Pas sûr ! Alors, « Y’a rien, c’est l’homme qui a peur » ?

 

« Indépendance cha-cha tozuwi ye ! / Oh Kimpwanza cha-cha tubakidi / Oh table ronde cha-cha bagner o ! / Oh Lipanda cha-cha tozuwi ye ! » Bien sûr ! Cette chanson, sur laquelle se déhanche à plusieurs reprises Valéry Ndongo, nous remet les idées en place : nous sommes réunis pour commémorer les indépendances africaines ! Mais l’urluberlu éméché est tout sauf un maître de cérémonie conventionnel : du coq-à-l’âne, il passe en revue les anecdotes croustillantes du secteur, centrées sur les relations entre Noirs et Blancs. À travers un langage riche, le « camfranglais », dialecte des jeunes Camerounais émaillé d’expressions africaines et d’anglais, la microsociété du kwatt est dépeinte avec truculence.

 

bienvenue-o-kwatt eric-legrand

« Bienvenue o kwatt » | © Éric Legrand 

 

Notre hôte, travaillé par l’alcool, déploie un jeu aux nuances subtiles, dans lequel joie et tristesse s’entremêlent, se nourrissent mutuellement. Une construction circulaire met en valeur la richesse de la palette ludique de Valéry Ndongo : le griot soûl et déchu du départ, sans plus d’exploits à célébrer, s’éclipse pour ne réapparaître qu’à la fin. Entre-temps, comme pour nous dire qu’on est tous des enfants face au malheur, et que c’est très bien comme ça, l’artiste soumet son corps à un dédoublement permanent, en un jeu d’imitations jubilatoire. Il dresse alors de savoureux portraits-gestes, ornés d’une fresque langagière peinte à coups d’humour corrosif, et ponctués d’expressions récurrentes qui ne veulent pas dire grand-chose, mais qui déchaînent les rires. « Y’a quoi, man ? Y’a rien, c’est l’homme qui a peur ! »

 

Tour à tour midinette blanche maniérée, touriste « plus noir que les Noirs » (« Mon ami français, c’est un vrai gars, on s’entend bien ! »), jeune Africain du kwatt à la délicatesse minimale, ou encore nga (« femme ») frondeuse, l’humoriste nous fait ressentir la porosité des frontières et des identités. Car les petits ridicules des Français, singés par un raffinement exagéré, et ceux des Africains, dont la brusquerie démesurée n’entretient qu’un rapport très lointain avec la réalité, se rejoignent par l’hilarité de leur interprète, puis par celle qui gagne la salle. Le long (un peu trop long, peut-être) développement sur la difficulté des rapports au sein d’un couple mixte fait croire à une distance irrémédiable entre les deux partis. Mais cette impression est démentie par bien des scènes portées par un comique pinailleur au charme certain.

 

Le sketch de l’apéro, très réussi, relève de cet humour particulier. Invité par son ami français, le gars du kwatt fait un scandale de la réception qui lui est faite. Car au lieu de se voir offrir une bouteille, il est servi, comme au compte-gouttes, dans un verre ! De telles situations se succèdent, entrecoupées par de brefs passages de danse, clins d’œil malicieux à la doxa qui voit dans tout Africain un danseur en puissance. Nul besoin d’une mise en scène sophistiquée : la variation de la cadence des sketchs, ainsi que de leur degré de légèreté, suffit à nous tenir en haleine. L’air de rien, toutes ces petites scènes du quotidien renvoient à une triste réalité, celle d’une Afrique toujours marginalisée. Si bien qu’à la fin, vraiment, on ne peut plus croire que « Y’a rien, c’est l’homme qui a peur ! »… 

 

Anaïs Heluin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Bienvenue o kwatt, de Valéry Ndongo

Texte et interprétation : Valéry Ndongo

Mise en scène : Sonia Ristic

Lumières : Leslie Sozansky-Sanchez

Le Tarmac de la Villette • 211, avenue Jean-Jaurès • 75019 Paris

Réservations : 01 40 03 93 95

Du 10 au 21 août 2010, du mardi au samedi à 20 heures, du mardi au vendredi à 20 heures, le samedi à 16 heures

16 € | 12 €

Pass Festival : 27 € pour 3 spectacles, 20 € pour 2 spectacles

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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