Mercredi 3 février 2010 3 03 /02 /Fév /2010 18:00

Et si « Bérénice » commençait par la fin…

 

« Bérénice » est la troisième et dernière des œuvres classiques que le Théâtre du Pavé a proposées cette année, au cours de son cycle intitulé « Noir lumière ». Cette œuvre dirigée par Francis Azéma, loin de se confiner à une vulgarisation rudimentaire des classiques, propose plutôt une véritable interprétation, épurée et sensible. Une aubaine pour les profs de lettres toulousains, qui ne se privent pas d’y emmener leurs élèves.

 

Suivant le conseil d’une collection de livres de mon enfance, Francis Azéma décide de commencer par la fin. Avant même que les lumières de la salle ne se soient éteintes, les quatre comédiens s’avancent vers le bord de la scène. Francis Azéma scrute un instant le public de ses yeux pétillants et attend que le silence se fasse au sein du grand groupe de scolaires, quitte à l’imposer d’un signe de la main, discret et bienveillant. Il présente alors brièvement l’intrigue, les personnages ainsi que les choix de mise en scène. Puis, celle qui sera Bérénice nous lit un extrait de la préface écrite par Racine. Les présentations sont faites, place au spectacle. Noir.

 

L’éclairage revient doucement et nous dévoile Antiochus et Arsace découvrant « la pompe de ces lieux ». Nous sommes immédiatement intrigués par le décalage entre les propos et le matériau scénique que nous découvrons. La scène est pratiquement vide. Une dizaine de palettes sont étalées sur le sol, disposées en étoile. Dans l’ombre, les deux autres comédiens attendent leur tour, assis sur des chaises, imperturbables. Les murs, nus et noirs, reflètent une légère lumière bleutée qui viendra faire contraste avec un délicat camaïeu. En effet, les projecteurs diffusent une lumière orange et tamisée qui s’accrochera indistinctement au châle de Bérénice, dans les reflets cuivrés de sa chevelure rousse, ou à l’éclat ambré de son pendentif.

 

Une simple étoffe de couleur

C’est avec la même économie que les costumes ont été élaborés. Sur la base austère de quatre combinaisons noires et uniformes, une simple étoffe de couleur vient caractériser chacun des personnages. Un drap blanc jeté sur l’épaule confère, par exemple, la dignité impériale essentielle à Titus, tandis qu’Antiochus, lui, arbore une écharpe bleue.

 

berenice

« Bérénice » | Patrick Moll

 

Il nous faudra toutefois nous habituer à l’interprétation extrêmement mesurée, presque bonhomme, de Francis Azéma. Là où l’on s’attendrait au charisme imposant d’un héros tragique, on découvre en fait un homme embarrassé, qui s’interroge et expose sans pudeur ses sentiments. Ainsi, tel que cela nous avait été annoncé dans le préambule, le parti a été pris de « dire » plutôt que de « jouer » la tragédie, de s’effacer derrière les mots et leur musicalité. Ce choix nous permet donc de découvrir, à travers chacun des personnages, la compatibilité essentielle entre héroïsme et humanité, ainsi que la proximité d’une œuvre a priori impressionnante.

 

Christophe Montenez, pour sa part, frappe bel et bien par sa jeunesse et sa beauté. Son interprétation de Titus, tout aussi rigoureuse et contenue, dégagera pourtant une tension saisissante, totalement incarnée dans la sévérité altière de son port. Corinne Mariotto, avec beaucoup de maîtrise, jongle tout le long de la pièce avec trois couvre-chefs qui caractérisent les différents confidents qu’elle interprète : Paulin, Arsace et Phénice. Enfin, Bérénice, incarnée par Sylvie Maury, apportera, de sa voix légèrement intense et voilée, la solennité de la langue de Racine.

 

Le texte, enfin, ce long poème si sage, exemplaire et rigoureux, ce modèle de versification comme d’épure de l’action, souffrirait sans dommage que j’en déployasse la louange. La plupart se contenteront de savoir que Bérénice, et c’est sa gloire, brille tant par l’éloquence de ses sanglots que par l’absence de complots. Point d’autres sacrifices, sur la scène, que celui d’aimer d’un amour que les lois ne peuvent approuver. Pour conclure, je dirai que Francis Azéma et sa troupe ont réussi le pari de désacraliser Bérénice sans rien lui ôter de sa noblesse. 

 

Nicolas Belaubre

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Bérénice, de Jean Racine

Cie Les Vagabonds • 34, rue Maran • 31400 Toulouse

05 62 26 43 66 | télécopie : 05 61 52 32 69

Direction d’acteurs : Francis Azéma

Avec : Sylvie Maury, Corinne Mariotto, Francis Azéma et Christophe Montenez

Lumières : Jules Quéré et Adrien Marquier

Théâtre du Pavé • 34, rue Maran • 31400 Toulouse

Réservations : 05 62 26 43 66

réservation@theatredupave.org

En journée à 14 heures : jeudi 21 janvier, vendredi 22 janvier, mardi 26 janvier, jeudi 28 janvier, vendredi 29 janvier ; en soirée à 20 heures : jeudi 21 janvier, vendredi 22 janvier, samedi 23 janvier, mardi 26 janvier, mercredi 27 janvier, jeudi 28 janvier, vendredi 29 janvier, samedi 30 janvier ; l’après-midi à 16 heures : dimanche 24 janvier

Durée : 1 h 55

8 € | 6 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2011 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Recherche sur le site

Qui ? Quoi ? Où ?

  • Les Trois Coups
  • Les Trois Coups
  • Association
  • P.A.C.A. Vaucluse Avignon
  • Culture theatre danse spectacle Avignon
  • « Les Trois Coups » est le journal quotidien du spectacle vivant en France. Des journalistes et des correspondants de presse proposent des critiques, des annonces, des informations, des interviews, des reportages sur les spectacles.

Nous contacter

L’association Les Trois Coups

« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
Lire la suite.

W3C

  • Flux RSS des articles
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés