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11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 09:44

« Hélas ! », mot clef de « Bérénice d’après Bérénice »


Par Manon de Cèze

Les Trois Coups.com


Après « Tartuffe d’après Tartuffe », en octobre, Gwenaël Morin présente « Bérénice d’après Bérénice » du 2 au 21 novembre 2010 au Théâtre de la Bastille. Les deux pièces ont été créées l’an dernier à Aubervilliers, lieu de laboratoire et d’expérimentation pour la troupe… Il semble que le théâtre s’y soit réveillé.

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« Bérénice d’après Bérénice » | © Pierre Grobois

Ne croyez pas trouver une princesse en costume en allant voir Bérénice. Ne vous attendez pas non plus aux antiques colonnes, ni à toute autre coquetterie de metteur en scène. Rien n’est là qui ne soit nécessaire. L’économie de moyens est une règle du théâtre de Morin, une signature. Celle-ci n’est pas dépourvue de style, on la reconnaît à la fermeté et à la détermination de son dessin. Elle est l’effet d’un projet artistique, social et politique.

Car il ne faudrait pas se méprendre. Si les acteurs jouent en jean, ce n’est pas par excès de snobisme. Il s’agit d’être au plus près du texte, de le présenter le plus sobrement possible, mais sans refuser d’incarner le drame, de lui donner corps, de faire résonner et transpirer son humanité. Bérénice d’après Bérénice, comme Tartuffe d’après Tartuffe, est fabriqué et estampillé par le « théâtre permanent ». Il faut dire deux mots de cette expérience pour que soient éclairées les conditions de création de la pièce, et l’exigence qui la soutient. Pendant un an, en 2009, la troupe a investi les laboratoires d’Aubervilliers où cinq pièces de répertoire ont été créées. Jouer gratuitement tous les soirs, répéter tous les jours, transmettre en continu lors d’ateliers ouverts à tous, et organisés à tour de rôle par les acteurs, telles étaient les lignes de travail de ce projet.

L’esthétique sobre et économique de Morin est donc soutenue par l’urgence de dire et de faire entendre au cœur de la cité des textes universels. Et jouer sans costumes, presque sans décors, en mêlant l’art à l’ordinaire, c’est établir une continuité d’expérience entre la vie « normale » des spectateurs et les destins d’exception des personnages, représentés par les acteurs. Rendre le drame le plus limpide possible et se débarrasser d’effets scéniques superflus permet ainsi d’interroger et d’actualiser notre rapport aux problèmes que le texte expose. Cette Bérénice semble s’offrir en pleine lumière aux spectateurs, pour leur demander : « Et vous, que feriez-vous ? Que diriez-vous ? ». Et nous de répondre : « Hélas… ».

« Hélas ! »

« Hélas ! », mot clef du spectacle, est peint sur le torse nu d’Antiochus. Représentant par excellence de l’amour impossible, il est l’amant malheureux de Bérénice, qui ne l’aime pas mais adore Titus, personnage lui-même déchiré entre ses devoirs d’empereur romain et son amour pour la reine de Palestine. Chaque personnage appartient à un monde et une civilisation que tout sépare. Sur scène, c’est un plateau qui figure cette séparation, comme un pont tendu entre cour et jardin, entre les appartements de la reine et de l’empereur. Au-dessus de ce plateau, un drap blanc, qui finira par s’effondrer. Cette architecture nette participe du didactisme de Morin, de même que le jeu des acteurs.

Très épuré et très tenu, ce dernier est construit sur quelques gestes découpés au scalpel qui désignent clairement les choses ou les personnes dont ils parlent. Mais le caractère didactique de l’ensemble n’est pas dénué d’humour. Cet « hélas ! » qui résonne chaque fois accompagné d’un coup de cymbale, la reprise parodique de certains codes de jeu de la tragédie classique, les intermèdes musicaux délirants et cocasses, voilà autant d’occasions de sourire, alors même que la tension dramatique atteint son paroxysme. Maintenir ensemble l’émotion la plus grande et une distance éclairée sur l’action et les personnages, le pari était risqué : il est réussi.

Alors oui, il faut voir Bérénice. Il faut voir ses yeux se plonger dans ceux du public, il faut voir ceux de Titus aussi, qui nous fixent et nous interrogent chacun comme un membre du sénat romain. Car, en effet, la salle, éclairée comme le plateau, est entièrement prise en compte par les acteurs, les spectateurs sont pleinement et définitivement impliqués dans l’action. Ce n’est pas tout : cet « hélas ! » mille fois répété, il faut aussi venir l’entendre, et sentir ce qu’il contient de colère, de désespoir, de désarroi. Et comprendre ce qu’il nous dit, à nous. Enfin, il faut venir retrouver avec cette troupe à l’énergie folle ce que le théâtre devrait toujours nous procurer : une conscience réveillée de nos fragilités, de notre lien à l’autre, de notre humanité. 

Manon de Cèze


Bérénice d’après Bérénice, de Jean Racine

Mise en scène : Gwenaël Morin

Avec : Julian Eggerickx, Barbara Jung, Grégoire Monsaingeon, Ulysse Pujo

Régie : Manuella Mangalo

Administration : Élodie Érard

Coproduction : Théâtre du Point-du-Jour/Lyon

Réalisation : Théâtre de la Bastille

Aide à la coproduction A.R.C.A.D.I. (Action régionale pour la création artistique et la diffusion en Île-de-France)

La Compagnie Gwenaël-Morin est conventionnée par le ministère de la Culture et de la Communication-D.R.A.C. Rhône-Alpes et la région Rhône-Alpes

Avec le soutien de la ville de Lyon

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

Réservations : 01 43 57 42 14

acceuil@theatre-bastille.com

Du 2 au 21 novembre 2010 à 19 h 30, dimanche à 15 h 30, relâche les 7, 11 et 15 novembre 2010

Durée : 1 h 10

22 € | 14 € | 13 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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Ninus 12/11/2010 00:40



A spectacle lumineux, critique lumineuse



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