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20 février 2014 4 20 /02 /février /2014 20:43

Servir et vivre la musique


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Pour une soirée, l’ensemble Musicatreize est venu présenter à Cesson-Sévigné (Ille-et-Vilaine) un programme de berceuses et polyphonies européennes. Un moment de magie où le temps semble suspendu.

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Musicatreize | © Guy Vivien

Depuis 1987, date de sa création, Musicatreize est dirigé par Roland Hayrabédian. Ce n’est pas un chœur, mais bien un ensemble de solistes de haut niveau, dont l’instrument est la voix. Ils sont donc douze, sous la direction du treizième. Ensemble d’une grande stabilité, Musicatreize a acquis une cohésion absolument remarquable. On reconnaît le son de cet ensemble vocal, comme de tel ou tel quatuor célèbre. C’est donc un instrument exceptionnel entre les mains de son chef.

Le programme de Berceuses et polyphonies d’Europe nous entraîne de la Finlande à l’Italie en passant par la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, pour les compositeurs. Mais les textes nous font traverser la Méditerranée pour une rencontre avec les Berbères. Comme toujours, le programme comprend des compositeurs contemporains, la plus jeune est née en 1950. Certains textes sont empruntés à Charles d’Orléans (1394-1465), et Britten nous régale d’airs médiévaux. C’est donc à une promenade dans le temps et l’espace que nous convie Musicatreize.

Pour ne pas distraire le spectateur de la seule musique, la mise en scène est très sobre. L’ensemble est disposé en arc de cercle devant un simple rideau foncé et face à son chef. Toutes les tenues sont noires, même les chemises des hommes. Si quelques femmes arborent des bijoux, ils sont d’une grande discrétion. Les pupitres eux-mêmes sont entièrement noirs. Il est temps d’entrer dans la musique.

De l’élégie délicate au Nonsense

Le Waldesnacht de Johannes Brahms (1874) est empreint d’une sorte de solennité grave dont les basses soulignent l’aspect nocturne. On reste dans le registre noble avec Dieu, qu’il la fait bon regarder, la première de trois chansons de Debussy (1908), avant que ne pétille la légèreté et la vivacité de Quant j’ai ouy le tambourin… (dont la prononciation légèrement surannée dénote) puis que n’éclatent les imprécations d’Yver, vous n’estes qu’un villain. Nicolette, texte et musique de Ravel (1915) est une pièce joyeuse, mais nous lui préférons la délicate élégie de Trois beaux oiseaux du paradis et son exquise harmonie. Der Abend de Richard Strauss frappe par la richesse et la complexité de son matériau sonore. Le travail sur les timbres entrelacés est remarquable. On saisit parfaitement ici ce qu’est un ensemble vocal traité comme un orchestre. Dans les huit airs médiévaux de Britten (1975), qui terminent la première partie, on repère un passage où l’espièglerie de l’une des sopranos annonce la fin du programme.

Après l’entracte, le public est accueilli par l’ample mélodie qui se déploie dans In Stiller Nacht de Johannes Brahms, pièce propice à favoriser le retour à la concentration. Le contraste est grand avec le caractère dramatique qui caractérise la Suite de Lorca composée par le Finlandais Einojuhani Rautavaara en 1973. Les quatre pièces de cette suite, où les contrastes violents abondent, composent un ensemble poignant. Les deux chants populaires berbères qu’Édith Canat de Chizy a orchestrés en 1973 pour Mon âme est en peine (berceuse) jouent souvent sur le contraste entre les solistes et le chœur ; on songe parfois à un thrène, ce chant funèbre hérité des Grecs. Un univers fort éloigné de Nonsense de Goddfredo Petrassi (1952), qui joue sur l’absurde du texte et les pieds de nez de la musique.

Le public est un peu déçu de ne pas voir son enthousiasme récompensé d’un bis. Mais, comme l’explique gentiment Roland Hayrabédian, le programme est long, exigeant, et la voix est un instrument délicat. Chacun le comprend et s’en va emportant un peu du bonheur recueilli ce soir. 

Jean-François Picaut


Berceuses et polyphonies d’Europe, par Musicatreize

Direction : Roland Hayrabédian

Carré Sévigné • 4, mail de Bourgchevreuil • 35510 Cesson-Sévigné

Réservations : 02 99 83 11 00

Mardi 18 février 2014 à 20 h 30

Durée : 1 h 45 (avec entracte)

26 € | 24 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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