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19 novembre 2012 1 19 /11 /novembre /2012 19:40

Deux femmes vibrantes


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Faut-il parler de diptyque ? Pas tout à fait, mais presque. Dans la petite salle du Théâtre de la Tempête, deux visions de la féminité se répondent. Deux rencontres entre une comédienne et une femme, réelle ou fantasmée.

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« Belle du Seigneur » | © Marc Ginot

Une baignoire recouverte d’un drap blanc. Dans la baignoire, de l’eau, et dans l’eau, une jeune femme, elle‑même vêtue de blanc. Tel est le dispositif scénique imaginé par Jean‑Claude Fall et Renaud‑Marie Leblanc pour leur comédienne Roxane Borgna. Pendant un peu moins d’une heure, celle‑ci sera Ariane, l’héroïne inventée dans son roman fleuve Belle du seigneur (1968) par Albert Cohen. Les deux metteurs en scène ont proposé cette adaptation pour la première fois il y a quatre ans. Pour composer ce monologue en forme d’autoportrait, ils ont réalisé un savant montage d’extraits du roman, puisant dans les fameux monologues d’Ariane dans sa baignoire : les scènes où la jeune femme se parle à elle‑même dans l’intimité de sa toilette.

Roxane Borgna est seule en scène. Mais sa voix grave, changeante, sensuelle, fait entendre – comme le roman de Cohen, œuvre polyphonique s’il en est – tout un défilé de personnages. À commencer par les hommes de la vie d’Ariane : son mari Adrien, si ennuyeux jusque dans l’amour, et son amant, le séduisant Solal. De quoi parle‑t‑elle ? De sa vie, de ses amours. La routine conjugale, la découverte de la sexualité (« J’aurai été une sorte de vierge violée »). Ses souvenirs d’enfance, aussi, et elle se met alors à fredonner une chanson enfantine. Le personnage est très fidèle à l’héroïne d’Albert Cohen. On retrouve sa sensibilité à fleur de peau, son sentimentalisme un peu agaçant, son amour des bêtes aussi bien que son goût pour le chocolat. Et aussi sa fragilité, sa passivité, son désir d’enfant.

On se surprend par moments à trouver cette vision de la femme un peu convenue, ou un peu désuète (le roman a été publié en 1968, mais l’histoire se passe dans les années trente). Heureusement, il y a la présence de Roxane Borgna, débordante de vitalité. Elle réclame sans cesse de l’eau chaude, prend plaisir à s’ébrouer dans sa baignoire (« Je suis bien, dans mon bain »), s’y assied, se relève, trempe ses cheveux… Cette baignoire devient une scène en réduction, un petit théâtre de l’intime où se disent les désirs et les frustrations d’une femme. Et de la féminité, la comédienne n’en manque pas, par exemple quand elle nous fait partager le savoureux épisode du premier baiser. La verve humoristique d’Albert Cohen est également présente, aussi bien lorsque Roxane Borgna mime le désir masculin (« Il pousse des cris de cannibale sur moi ») que lorsque son personnage prend conscience, avec une froide lucidité, de son propre narcissisme : « Au fond, je m’aime d’amour ».

Destin singulier

Bien loin de la délicieuse mais finalement conventionnelle Ariane, le second spectacle, une création, explore au contraire un destin singulier, aux confins du pathologique. Sous le titre Exposition d’une femme, le metteur en scène Philippe Adrien s’inspire, avec l’aide de Dominique Frischer, de la vie et des écrits de Blandine Solange. Auteur et plasticienne, celle‑ci souffrait de psychose maniaco-dépressive et a fini par mettre fin à ses jours à l’âge de quarante‑trois ans. Auparavant, elle avait livré un témoignage poignant où se lisent l’ambivalence de ses relations avec son psychanalyste (à qui elle s’adresse), sa haine de la normalité sociale et la hantise de la folie qui la guette.

Il ne s’agit pas cette fois à proprement parler d’un monologue puisque Patrick Demerin, dans le rôle du psychanalyste, donne la réplique à Marie Micla qui interprète le rôle principal. La mise en scène repose justement sur le contraste, plutôt réussi, entre le discours d’un homme posé, grave, sûr de son savoir, et la vulnérabilité, l’urgence de créer, l’énergie vitale débordante de Blandine. Mais c’est surtout cette dernière que l’on voit, que l’on regarde vivre et pratiquer son art, car Philippe Adrien a choisi de représenter sur scène l’univers intérieur de l’artiste. La pièce tient de la performance (on voit l’artiste peindre), aussi bien que de l’exhibition du corps et de l’âme. Démarche extrême, déroutante, émouvante aussi, parce que ce sont les œuvres véritables de Blandine Solange (rappelant le style d’Egon Schiele) qui sont projetées en vidéo.

La jeune femme, obsédée par la nudité masculine (tant d’hommes ne le sont‑ils pas par la nudité des femmes ?), abordait les passants dans la rue pour leur demander de poser pour elle, c’est‑à‑dire pour les représenter comme objets de désir. Inverser le rapport traditionnel du peintre au modèle, c’est transgresser un interdit, et subvertir la domination masculine. Le refus d’une société à ses yeux trop normée, comme le refus des règles de l’analyse imposées par son thérapeute, ont conduit Blandine Solange au bord de la folie. « Mon délire, c’est l’art », disait‑elle. Marie Micla porte sur ses frêles épaules la douleur et la passion de cette femme hors normes, à la fois érotomane et habitée par sa vision. C’est peu de dire que la comédienne s’est investie dans son rôle : elle l’habite jusqu’au vertige, jusqu’au malaise, mettant au jour, par un travail sur le corps et sur la voix, aussi bien la frénésie créatrice que les pulsions autodestructrices. Une implication qui ne peut laisser indifférent. 

Fabrice Chêne


Voir aussi Belle du Seigneur, critique de Diane Launay.


Belle du Seigneur, d’après Albert Cohen

Roman publié aux éditions Gallimard

Mise en scène : Jean-Claude Fall et Renaud‑Marie Leblanc

Avec : Roxane Borgna

Décor, costumes, lumières : équipe technique du Théâtre des Treize‑Vents

Collaboration à la scénographie : Gérard Didier

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ‑de‑Manœuvre • 75012 Paris

Métro : Château-de-Vincennes + navette gratuite

Réservations : 01 43 28 36 36

www.la-tempete.fr

Du 15 novembre au 16 décembre 2012, du mardi au samedi à 19 h 45, le dimanche à 15 h 30

Durée : 55 min

18 € | 15 € | 12 €

Exposition d’une femme, d’après Blandine Solange

Inoculez-moi encore une fois le sida et je vous donne le nom de la rose (éditions Grasset)

Avec : Marie Micla, Patrick Démerin

Scénographie et accessoires : Éléna Ant

Lumières : Pascal Sautelet, assisté de Maëlle Payoe

Vidéo : Olivier Rosset

Musique et son : Stéphanie Gibert

Collaboration artistique : Clément Poirée

Direction technique : Martine Belloc

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ‑de‑Manœuvre • 75012 Paris

Métro : Château-de-Vincennes + navette gratuite

Réservations : 01 43 28 36 36

www.la-tempete.fr

Du 15 novembre au 16 décembre 2012, du mardi au samedi à 21 heures, le dimanche à 17 heures

Durée : 1 h 15

18 € | 15 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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