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23 novembre 2013 6 23 /11 /novembre /2013 19:06

Un festival européen
de recherche


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Mettre en scène prouve chaque année son caractère de festival éclectique (théâtre, danse, arts du cirque), international, de recherche. Les trois spectacles évoqués ici en sont une illustration.

beaux-arts-615 cie-dca

« Beaux-arts » | © Cie D.C.A.

Beaux-arts de Philippe Decouflé : désacraliser l’art

À la demande de Mettre en scène, Philippe Decouflé et la compagnie D.C.A. ont envahi le musée des beaux-arts de Rennes pour s’y livrer à des expériences musicales et chorégraphiques. Avec un humour corrosif ne reculant devant aucun à-peu-près, aucun calembour, les comédiens et les danseurs ont animé le musée pendant deux séances d’une heure trente, chaque jour, en dehors des horaires habituels du musée, évidemment. Au gré de leurs déambulations dans les diverses salles, les spectateurs ont ainsi pu découvrir la danse, la comédie et les œuvres du musée sous des jours nouveaux. On a vu une saynète mettant en scène Serge Gainsbourg (ou plutôt un portrait d’artiste, d’un anonyme du xviie, présentant une vague ressemblance avec le chanteur) qui compose en direct une de ses chansons. Des tableaux se sont animés par des jeux d’éclairage, par adjonction de nouveaux personnages vivants ou par l’ajout d’un cadre soulignant un détail. Des vidéos préenregistrées sur un smartphone ont donné vie et chair à une statue, à un tableau. Au détour d’une salle, on a buté sur un nu à l’antique vivant. Des chorégraphies ont simplement animé des lieux…

Ce spectacle, à l’allure d’impromptu et pratiquant largement l’autodérision, dégage une grande impression de franche gaieté. La proximité immédiate des interprètes – on peut les toucher –, et le salutaire irrespect envers les artistes et les œuvres ont contribué à désacraliser des arts et un lieu qui de prime abord peuvent rebuter des non-initiés. C’est donc une entreprise à saluer. On regrettera seulement que les protagonistes n’aient pas vraiment songé à organiser la fluidité de la circulation ni à dépasser le stade d’une sympathique pochade. Ce n’est peut-être qu’un début.

Testament, d’après le Roi Lear de Shakespeare : une interrogation sociale

Le concept est dû à She She Pop, un collectif berlinois essentiellement féminin, dont les membres ont également mobilisé leurs pères. On se souvient que le texte de Shakespeare met en scène la transmission du patrimoine et du pouvoir ainsi que la question de la responsabilité des pères et des enfants, les uns vis-à-vis des autres. En partant de ce texte, la pièce pose ces questions dans notre société. Les comédiens (trois femmes et un homme) et trois pères présents sur la scène exposent donc la question de l’héritage et de la prise en charge par leurs enfants des parents devenus dépendants. Il ne s’agit pas à proprement de théâtre « interactif », comme le promet le programme, puisque le public n’est qu’un témoin passif, dont on ne sollicite pas l’avis. On s’en approche cependant avec la présence active des pères qui ne sont pas des comédiens. Si les jeunes jouent des rôles (même proches de leurs vies), les pères, eux, incarnent leurs propres personnages, avec sérieux et conviction. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre intérêt de la pièce.

Le fait de suivre Shakespeare biaise un peu la réalité puisque, pour de simples raisons d’espérance de vie, ce sont généralement les mères et non les pères qui effectuent la transmission de nos jours. C’est aux mères également qu’incombe le plus souvent la charge du conjoint devenu dépendant, et aux filles, celle de leurs mères dans le même cas. Il semble aussi que la cohabitation des aînés dépendants avec leurs enfants soit plus fréquente en Allemagne. À ces petites réserves près, le texte, sauf à de rares moments où il s’enlise un peu dans les détails, met concrètement en scène les relations affectives complexes qui unissent parents et enfants. Il pose clairement les questions sociales et économiques qui parasitent ces relations et peuvent tourner au conflit de générations. Ce faisant, il permet à chaque spectateur de s’interroger sur sa situation, de se sentir concerné. She She Pop remplit donc bien la mission qu’il s’est fixée d’être un agitateur social par le biais d’un théâtre de la réalité.

Secret de Johann Le Guillerm : le magicien de l’ordinaire

secret-300 ph-cibilleJohann Le Guillerm accueille le public sous le chapiteau de sa compagnie, Cirque ici. Il entre en scène précédé d’un assemblage de planches auquel il va finir par donner la forme d’une pyramide. Tel Sisyphe, il le pousse et le repousse, le chevauche en équilibre, le fait s’écrouler comme un château de cartes et recommence. La lumière joue sur sa longue carcasse vêtue d’une sorte de longues cuissardes en tissu. Elle sculpte son torse nu et lui fait un profil d’Indien avec ses deux longues tresses. Toute la magie du spectacle, une dizaine de numéros, est présente dans cet exercice inaugural : jeu de la lumière sur un corps et sur des objets, défi aux lois de la physique et de l’équilibre. Une musique étrange, inquiétante vient scénariser une suite de gestes à l’air banal tant ils semblent exécutés avec facilité.

Parmi les numéros les plus réussis, on citera un exercice sur une roue incomplète à la forme d’escargot, les deux échafaudages construits l’un avec des tasseaux, l’autre avec des madriers et des cordes. Le premier finit par former un dôme que l’artiste arpente avant de le faire s’écrouler avec une forme de jubilation. Il transforme le second en une sorte de poème physique sculpté par la lumière. Il s’y promène telle une gigantesque araignée dans son réseau. Magique. 

Jean-François Picaut


Festival Mettre en scène, 17e édition

Du 4 au 27 novembre 2013 à Quimper, Lannion, Vannes, Brest, Lorient, Saint-Brieuc et Rennes‑Métropole

Beaux-arts, de Philippe Decouflé avec la compagnie D.C.A.

Direction : Philippe Decouflé

Photo « Beaux-arts » : Cie D.C.A.

Musée des beaux-arts • 20, quai Émile-Zola • 35000 Rennes

Du 12 au 16 novembre 2013 à 20 heures et 22 h 30

Durée : 1 h 30 environ

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

20 € | 12 € | 7,50 € et abonnements

Testament, d’après le Roi Lear, de Shakespeare

Conception : She She Pop et les pères

L’Aire libre • 2, place Jules-Vallès • 35136 Saint-Jacques-de-la-Lande

Du 14 au 16 novembre 2013 (puis les 19 et 20 novembre au Quartz à Brest)

Durée : 2 heures

Réservations : 02 99 31 12 31

20 € | 12 € | 7,50 € et abonnements

www.t-n-b.fr

Secret, de Johann Le Guillerm

Conception, mise en piste et interprétation : Johann Le Guillerm

Interprétation musicale : Alexandre Piques

Photo « Secret » : © Ph. Cibille

Chapiteau du C.O.S.E.C. • rue Pierre-de-Coubertin • 35170 Bruz

Du 11 au 23 novembre 2013 (relâche les 13, 17, et 21)

Durée : 1 h 30

Réservations : 02 99 31 12 31

20 € | 12 € | 7,50 € et abonnements

www.t-n-b.fr

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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