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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Le bal démasqué des indépendances
Pas question de rire à mots couverts pour Dieudonné Kabongo ! À l’occasion de la seconde édition du festival « Sautes d’humour », il vient « décélébrer » les cinquante ans des indépendances africaines avec son spectacle « Bas les masques ». En équarrisseur des idées reçues, il fait de son rire un outil redoutable pour en faire table rase.
Quand il arrive sur scène, vêtu d’un costume digne des meilleurs représentants de la « sape » congolaise, Dieudonné Kabongo a l’air hors du coup, inutilement costumé pour une fête qui ne lui était pas destinée. Bouteilles vides, banquet consommé jusqu’à la moindre miette : l’ambiance n’est pas aux réjouissances ! D’autant plus que les drapeaux africains qui traînent encore par terre semblent le narguer, lui rappelant que la célébration qui ne l’a pas attendu le concernait, d’un peu trop près peut-être. Mais il ne se démonte pas pour autant, le fêtard solitaire : il entreprend de concocter lui-même sa petite cérémonie, avec les moyens du bord. Commence alors le défilé des préjugés sur les indépendances, et leur mise à bas, sans concessions.
La contre-célébration commence par un air de rumba congolaise, accompagnée au chant par Dieudonné Kabongo lui-même. Le la est alors donné : la légèreté et l’autodérision seront de mise, et la lamentation bannie de ces festivités informelles. L’air espiègle, sautillant comme un cabri maladroit, l’énergumène a l’air de se moquer dans sa barbe de la litanie de certains de ses semblables, Africains prompts au misérabilisme. Pourtant son jeu n’est pas d’un ridicule outré : juste assez grotesque pour amuser, il demeure d’une évidente sobriété, nécessaire pour faire sentir la gravité dissimulée sous le masque du rire. Aussi cette retenue permet-elle de faire surgir toute la force et la subtilité du texte, dont le travail sur le langage et l’art des comparaisons séduit.
« Bas les masques » | Éric Legrand
Rebelles à tout manichéisme, des images pleines de fantaisie viennent renouveler des discours rebattus sur le racisme, l’immigration, ou encore l’esclavage. D’une explication généalogique corsée (« Je suis le grand-père de moi-même ») à un éloge ironique de l’« immigration choisie », en passant par un discours au ton doctoral sur l’utilité des frontières (« une frontière, ça sert à voyager »), le railleur spirituel fait défiler sa fable tout en nuances. Car son art de la narration s’organise autour d’une fiction cohérente, qui dynamise l’ensemble et justifie intelligemment la succession des sketchs. L’invention d’un pays désirant être découvert, colonisé, civilisé puis « indépendantisé », fait ressortir toute l’absurdité d’un monde divisé en deux parties, « ceux qui découvrent et ceux qui sont découverts ».
On l’aura compris, l’imagination de l’artiste congolais est fertile. À tel point que ses divagations les plus cocasses se matérialisent sur scène, à l’aide d’un système de projection qui vient emplir la scène d’images loufoques. Des musiciens-automates, des anthropologues cyrosés et des Africains décorés d’ossements se succèdent sur les murs de la scène, burlesques à souhait, émanations facétieuses du « sapeur » souvent pince-sans-rire. Submergé par ses compagnons imaginaires, par l’accélération des magouilles politiques qui débouchent sur des « états généraux de la découverte », le clown inventif perd peu à peu sa bonne tenue initiale pour arborer finalement un pantalon retroussé et un marcel grossier.
Au bal démasqué de Dieudonné Kabongo, nous ne rions pas jaune, ni noir ni blanc d’ailleurs, mais nous rions tout simplement. De voir l’Occident comme l’Afrique soumis à la verve de l’humoriste, l’importance du relativisme nous apparaît, dans toute son urgence. ¶
Anaïs Heluin
Les Trois Coups
Bas les masques, de Dieudonné Kabongo
Texte et interprétation : Dieudonné Kabongo Bashila
Mise en scène : Lorent Wanson
Collaboration à l’écriture : Lorent Wanson et Chris Borry
Assistance à la mise en scène : Anne Festraets
Composition musicale : Lorent Wanson et Dieudonné Kabongo
Lumières : Xavier Lauwers
Scénographie/vidéo : Bertrand Baudry
Le Tarmac de la Villette • 211, avenue Jean-Jaurès • 75019 Paris
Réservations : 01 40 03 93 95
Du 20 au 24 juillet et du 24 au 28 août 2010, du mardi au vendredi à 20 heures, le samedi à 16 heures
16 € | 12 €
Pass festival : 27 € pour 3 spectacles, 20 € pour 2 spectacles
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