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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Bartleby-Pennac, l’exploration de texte
Une première expérience avec « Merci », une seconde avec « Bartelby », à Paris, et une reprise aujourd’hui à Avignon : prof Pennac prend goût à la scène. Il lit chaque soir, au Théâtre du Chien-qui-Fume, la célèbre nouvelle d’Herman Melville, qu’il enrichit d’une courte et lumineuse explication.
« I would prefer not to. » Ou je préférais pas – je préférerais ne pas, autant ne pas, les
traducteurs se disputent. La formule de Bartleby, scribe d’un avoué de Wall Street, est devenue maxime. Elle vaut pour quiconque se met en retrait de la vie. Joker. Bon pour passer son tour.
Bartleby manifeste son refus poli de continuer à jouer le jeu des hommes. Commis dans un cabinet new-yorkais, il décline toute autre tache que celle, silencieuse, qui lui est allouée :
copiste. Face à ce mutisme obstiné, le narrateur de la nouvelle, soit l’avoué qui l’emploie, plutôt que de le limoger, s’entête à le comprendre. « I would prefer not to. »
Pourquoi ?
Assis sur quelques piles de documents, entassés sur une immense page jaunie et froissée, déroulée depuis les cintres jusqu’au-devant de la scène, Daniel Pennac, le livre à la main, ses petites lunettes rondes juchées sur le nez, expose l’énigme de la fable melvillienne. Sa voix posée, son air professoral heureux, sans lourdeur ni académisme, entraînent dans le sillage de l’aboulique Bartleby. Avocat des cancres et de la lecture à voix haute, Daniel Pennac est habité par ce texte mystérieux : « Bartleby et son notaire me hantent. Le premier par son refus de jouer le jeu des hommes, le second par son vain acharnement à comprendre ce refus, l’un et l’autre par la bouleversante et drolatique confrontation de leurs solitudes. Si on demandait à Bartleby le pourquoi de cette lecture publique, il répondrait, impavide : « “Ne voyez-vous pas la raison de vous-même ?” C’est tout ce que proposait Melville : voir par soi-même […] ».
Pour ceux qui n’auraient pas tout vu par eux-mêmes, Daniel Pennac nous gratifie de quelques minutes d’explication, à la toute fin du spectacle. Il s’arrête sur ces mots décrivant Bartleby mourant, s’en allant reposer auprès des « riches et des conseillers ». Les riches et les conseillers ? Se référer au Livre de Job, 3, 14 nous souffle Pennac, avant de relire cette parabole manifestant la foi inébranlable de Job et sa droiture, donnant l’une des clefs du cryptogramme Bartleby.
Une lecture plus politique tenterait l’exégèse de cet aphorisme : « Rien n’affecte autant une personne sérieuse qu’une résistance passive ». Une plus littéraire s’attacherait à la fluidité du texte de Melville, au courant absurde qu’il préfigure, à la fine traduction de Pierre Leyris… Ces pistes, soulignées sans emphase par Daniel Pennac, dans une lecture habitée, sincère, convergent toutes vers l’ultime exclamation, muant Bartleby en allégorie de la condition humaine, en court traité de l’existence : « Ô Bartleby, ô humanité ! ». ¶
Cédric Enjalbert
Les Trois Coups
Bartleby le scribe, de Herman Melville
Traduction de Pierre Leyris (éditions Gallimard)
Adaptation : Daniel Pennac
Mise en scène : François Duval
Avec : Daniel Pennac
Scénographie : Charlotte Maurel
Lumières : Emmanuelle Phelippeau-Viallard
Photo : © B.-M. Palazon
Théâtre du Chien-qui-Fume • 75, rue des Teinturiers • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 85 25 87
Du 8 juillet au 31 juillet 2010 à 19 h 10, relâche le 19 juillet 2010
Durée : 1 h 15
20 € | 14 €
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