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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Huis clos à la Mousson d’été
Après la fameuse mise en bouche de la veille, le rythme intensif de la Mousson se met en place. Deux lectures, un spectacle : tel est le programme du jour, qui se doit de tenir en haleine la foule des stagiaires de l’université d’été, et des curieux en tous genres. La mission est remplie, haut la main, grâce à un voyage de l’Uruguay à la France, en passant par le Québec.
« Barbarie » © Remerciement pour la photo à Gérard Charut de « l’Est républicain »
Avec le texte de Sergio Blanco, Barbarie, nous pensions aborder des contrées ensoleillées, trouver des mots cadencés à la mode latine. Manqué ! De l’Uruguay, dont est issu l’auteur, cette pièce ne nous dit pas grand-chose, du moins pas de façon explicite. Côté température, nous sommes même plus proches du Québec de Larry Tremblay que de l’Amérique du Sud. Couverts de la tête aux pieds, bien emmitouflés, sept personnages assurent la lecture du texte, déjà intelligemment mis en espace. Ce sont des naufragés, perdus dans l’océan Arctique, plantés sur une banquise qui menace à tout instant de céder. Autour de quatre-vingt-dix-neuf tableaux qui s’enchaînent à une vitesse remarquable, à coup de répliques brèves et efficaces, ils se livrent à une variation sur le thème bien connu de « l’homme est un loup pour l’homme ». Mais les codes du huis clos horrifique sont subvertis : les rebondissements qui ponctuent chaque tableau sont outrés, et la violence qui s’insinue entre les protagonistes, caricaturale. Si bien que l’on rit de ces hommes devenus pires que des animaux, dont l’imagination est mise au service de coups bas dignes d’un film d’horreur de bas étage.
Après cette drôle de Barbarie, retour au Québec avec la lecture d’un texte de Normand Chaurette : Ce qui meurt en dernier. Comme le titre l’indique, la journée se poursuit comme elle a commencé : dans l’exploration littéraire de la cruauté, avec ici une dimension psychologique, voire métaphysique, supplémentaire. De par sa dimension narrative, cette pièce, d’ailleurs inspirée d’un roman de Wedekind, se prête parfaitement à la lecture. Cécile de Bournay va d’ailleurs bien au-delà de la simple récitation de texte : elle joue bel et bien cette femme, Martha, prise entre fiction et réalité, qui attend son meurtrier, double de Jack l’Éventreur. Passionnée d’automobile, d’art, maquerelle d’une prostituée invisible, mais aussi intellectuelle portée aux introspections pseudo-philosophiques, Martha, décidément, n’est pas un personnage très crédible. L’actrice l’a bien compris, qui incarne cette femme chimérique avec un recul sensible, comme si le personnage lui-même ne se prenait pas au sérieux. Quand le tueur présumé apparaît enfin, si discret que l’on ne parvient à déterminer s’il est réel ou s’il n’est qu’un fantasme de l’imaginative Martha, le lyrisme suicidaire de l’actrice prête franchement à rire. Tortueux, fascinant, ce texte vient nous confirmer la vigueur du théâtre québécois, déjà constatée la veille avec la pièce de Larry Tremblay.
« Casteljaloux » © Brigitte Enguérand
Jamais deux sans trois : après deux huis clos plus comiques qu’oppressifs, en voici un troisième, le caustique Casteljaloux, de Laurent Laffargue. Pour rejoindre le « coquet chef-lieu du Lot-et-Garonne », nous quittons un moment l’abbaye, en même temps que les Amériques, et même la lecture. Mi-hommage mi-satire d’un patelin de la France profonde, cette pièce nous donne à voir une galerie de personnages à travers un grotesque presque naturaliste. Et, saluons ce coup de maître, tous ces provinciaux, hommes, femmes et chiens confondus, sont incarnés par la même personne. Qui n’est autre que l’auteur lui-même, homme aux multiples talents, dont le moindre n’est pas sa faculté à reproduire les accents des habitants de sa province d’origine. Car la base autobiographique de ce one-man-show est évidente. « De ces petites gens, j’aimerais en faire des héros tragiques », dit Romain, 17 ans, amateur de handball, de foot, de Star Wars et de… théâtre. C’est cet adolescent, probable double fictif de l’auteur, qui vient reconstituer les causes d’un des rares évènements de Casteljaloux, un fait-divers pas très sensationnel. En imitant l’ensemble des pauvres acteurs impliqués dans un crime prétendument passionnel (Jeannot a assassiné le boucher Chichinet, qui lui avait pris Chantal, sa dulcinée), Laurent Laffargue dresse le portrait d’un village clos sur lui-même, et morbide. On termine alors la journée persuadés de la richesse du huis clos en tant que modèle dramatique, et surtout enchantés par nos découvertes. ¶
Anaïs Heluin
Les Trois Coups
Barbarie, de Sergio Blanco
Dirigé par : Michel Didym et Véronique Bellegarde, assistés de Maya Boquet
Avec : Quentin Baillot, Stéphanie Béghain, Antoine Gouy, David Lescot, Odja Llorca, Sabine Revillet, Stéphane Varupenne (de la Comédie-Française)
Musique : Flavien Gaudon et Philippe Thibault
Abbaye des Prémontrés • 54431 Pont-à-Mousson
Réservations : 03 83 81 20 22
Le 24 août 2010 à 14 heures
Lecture gratuite
Ce qui meurt en dernier, de Normand Chaurette
Dirigé par : Laurent Vacher
Avec : Cécile Bournay et Philippe Fretun
Musique : Daniel Largent
Abbaye des Prémontrés • 54431 Pont-à-Mousson
Réservations : 03 83 81 20 22
Le 24 août 2010 à 14 heures
Lecture gratuite
Casteljaloux (1re version), de Laurent Laffargue
Écrit, mis en scène et joué par Laurent Laffargue
En collaboration avec : Sonia Millot
Scénographie : Philippe Casaban et Éric Charbeau
Lumières : Alain Unternehr
Bande sonore : Yvon Tutein
Vidéo : Benoît Arere
Espace Montrichart • 54431 Pont-à-Mousson
7 € | 10 €
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