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20 novembre 2014 4 20 /11 /novembre /2014 16:30

L’insoupçonnée poésie des corps offerts


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Faire de la pornographie un objet théâtral ? De cet étrange défi que s’est lancé à lui-même Laurent Bazin est né « Bad Little Bubble B. », variation sur la représentation du corps féminin dans la pornographie. Un spectacle à la fois cru dans son propos et poétique dans ses moyens.

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« Bad Little Bubble B. » | © Svend Andersen

C’est à La Loge, où Laurent Bazin et sa compagnie Masden sont en résidence depuis quatre ans, que Bad Little Bubble B. est né, en janvier 2013. La même année, le spectacle s’est vu décerner le prix du Jury au festival Impatience. L’occasion est donnée aujourd’hui à un plus large public de le découvrir dans la salle Roland-Topor du Théâtre du Rond-Point, et ce jusqu’au 6 décembre. La pièce s’inscrit en droite ligne des précédentes créations de la compagnie Mesden, dirigée par Laurent Bazin. Des propositions très contemporaines et toujours audacieuses – on peut citer Dysmopolis ou Britannicus, plans rapprochés – qui convient le public à des expériences visuelles et sonores inédites tout en le plaçant dans une position d’inconfort.

Si inconfort il y a dans cette dernière création, c’est dans la mesure où les spectateurs se trouvent confrontés à leur propre voyeurisme, invités tout au long de Bad Little Bubble B à s’interroger sur leur attirance personnelle pour l’imagerie pornographique. Le corps féminin, enjeu présumé du spectacle pornographique, est donné à voir d’emblée dans sa nudité. Sur le plateau, les cinq comédiennes, sans jamais verser dans des postures faussement érotiques, alternent des moments chorégraphiés et une succession de saynètes incluant une parodie de colloque sur le thème de la pornographie, une séance de casting avec des jeunes femmes venues de l’Est, ou encore un supposé groupe de paroles pour les gens dépendants aux images pornos. Un parti pris assez radical dont le propos est de mettre à distance la fascination, de s’en déprendre, et aussi d’en rire.

Le plus profond, c’est la peau

En vérité, si la pornographie constitue le fil directeur du spectacle, celui-ci, heureusement, ne se réduit pas à un pensum sur le sujet. Laurent Bazin est avant tout un créateur d’images et un artiste de la lumière. Ce qu’il y a de plus profond chez la femme, c’est la peau, pourrait-on dire pour parodier Paul Valéry. Et la peau, le metteur en scène l’offre au regard par un savant jeu de lumières qui détourne parfois brillamment les codes et l’esthétique du peep-show. C’est donc bien le corps féminin, non pas idéalisé mais esthétisé et donné à voir jusque dans ses imperfections, qui se trouve au centre du spectacle. Et, à cet égard, les moments les plus forts sont indiscutablement ceux qui mettent les corps en mouvement, comme dans la scène de la séance de casting où une jeune femme, sommée de dévoiler son intimité, à la fois satisfait à l’injonction et s’en libère en esquissant un pas de danse.

On l’aura compris, le propos de Laurent Bazin n’est pas de dénoncer la pornographie, mais d’interroger son pouvoir de fascination. Ce qui n’empêche pas une réflexion de s’ébaucher : sur un mode allusif plutôt que didactique, la psychanalyse ou la mythologie s’invitent sur le plateau. Même si la langue est moins mise à contribution que l’image, il faut bien passer par les mots pour désigner le phallus ou le « trou », ou se demander si, dans la pornographie, il n’est pas question d’un impossible retour à l’origine de la pulsion. Le travail sur la répétition, notamment dans les termes utilisés sur les sites pornos, est de ce point de vue porteur de sens. Malgré l’aspect un peu désordonné de ces références, le spectacle n’oublie pas de souligner que les mots de la pornographie se résument sans doute à un seul : le très lacanien « encore ». 

Fabrice Chêne


Bad Little Bubble B., conçu et mis en scène par Laurent Bazin

Production : Cie Mesden

Coécriture et interprétation : Cécile Chatignoux, Céline Clergé, Lola Joulin, Mona Nasser, Chloé Sourbet

Lumière : Alice Versieux, Alicya Karsenty

Régie et accessoires : Manon Choserot

Collaboration scénographique : Bérangère Naulot

Théâtre du Rond-Point • 2 bis, avenue Franklin‑D.‑Roosevelt • 75008 Paris

Métro : Franklin-D.-Roosevelt ou Champs-Élysées - Clemenceau

Réservations : 01 44 95 98 21

www.theatredurondpoint.fr

Du 13 novembre au 6 décembre 2014, du mardi au samedi à 21 heures, le dimanche à 15 h 30

Durée : 1 h 10

28 € | 26 € | 18 € | 15 € | 11 €

Rencontre avec les artistes : mercredi 19 novembre à 22 h 15, salle Roland‑Topor

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Publié par Les Trois Coups - dans Île-de-France | 2014-2015
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