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20 mars 2013 3 20 /03 /mars /2013 16:41

La philosophie sur un plateau


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


L’invitation faite aux spectateurs du T.N.P. de passer cinq soirées en compagnie d’Alain Badiou, pour intéressante qu’elle soit, ne surprend pas qui sait l’attachement de Christian Schiaretti à la pensée et les liens qu’il entretient avec ce philosophe en particulier…

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Alain Badiou | © Michel Cavalca

Le T.N.P. accueille en effet depuis plusieurs années en ses murs l’Université populaire. Cette dernière initiative s’inscrit donc dans la conception même d’un théâtre véritablement national et populaire.

On aurait pu craindre des soirées, sinon ennuyeuses, du moins arides, mais il n’en est rien, et cela tient à un certain nombre d’éléments dont le principal est sans doute la personnalité même d’Alain Badiou. L’homme est charismatique, charmant, et il est animé par le constant désir de faire comprendre sa pensée pourtant exigeante à chaque homme ou femme venue l’écouter… D’autant plus quand l’objet de ces rencontres est son dernier opus, qu’il consacre à la République de Platon : il y met en scène Socrate au milieu de ses élèves et contradicteurs, ayant à cœur de se faire entendre de tous, même des esclaves.

Cette volonté de clarté est à l’œuvre dans la conception du livre de Badiou, puisqu’il s’inspire de la République et l’adapte, « l’immerge » pour reprendre ses propres termes, dans le monde contemporain. Il le rend plus incisif en donnant plus de place aux interlocuteurs de Platon, introduit même – ô suprême audace ! – une femme parmi eux (ici interprétée par Dimitra Panopoulos, docteur en philosophie à Paris-VIII et comédienne). Surtout, il modernise les références et les images (Freud comme Mao Zedong, l’Ipod comme la biologie moléculaire), révélant ainsi la grande modernité du texte. Sans bien entendu le trahir jamais : le but du jeu n’est pas ici de « faire passer » artificiellement la philosophie auprès d’un public paresseux et donc de la dénaturer, mais bien d’en dévoiler la subtilité et l’actualité, l’universalité en un mot.

Badiou superstar

Cette première « lecture » se déroule « à la table ». Et c’est très habile. Platon imagine en effet Socrate et ses élèves et contradicteurs réunis autour d’une table de banquet, à l’invitation d’un homme rencontré dans un port. Platon, et Badiou ainsi que le T.N.P. à sa suite, placent ainsi la philosophie sous l’angle de la convivialité. C’est une simple « Conversation dans la villa du port ». Et nous voici dans la grande salle du T.N.P. Devant nous, sur le plateau, une table bien garnie de mets qu’on imagine délicieux et de vins, quelques fauteuils. Socrate va expliquer ce qu’est la justice, selon sa méthode habituelle, en questionnant ceux qui sont venus l’écouter : Glauque et Polémarque (Olivier Borle, incroyable de simplicité et de fraîcheur, son plaisir est perceptible) et Amantha (Dimitra Panopoulos), qui, comme femme, a davantage de difficultés à se passionner pour des idées abstraites [sic] et joue l’ennui avec une justesse qui nous fait sourire. Il a aussi face à lui un contradicteur de mauvaise foi, le ci-devant sophiste Thrasymarque, incarné avec beaucoup de vérité et de subtilité par un Philippe Vincenot qui, lui non plus, ne boude pas son plaisir. Le Meneur de jeu est, évidemment, Christian Schiaretti, qui fait le lien entre les épisodes et avec la salle. Un intermède musical rend cette « conversation » plus plaisante encore…

Mais le « comédien » le plus surprenant est sans conteste Alain Badiou, qui pourrait donner des leçons de diction à bien des apprentis acteurs qui bafouillent et parlent dans leur barbe. Son élocution est sans défaut, il parvient à se faire entendre visiblement sans effort du fond de la salle. Il prend même de temps à autre de faux airs de Mitterrand jouant au chat avec une souris. Il rythme ses interventions avec doigté et… ça marche ! Le public est captif, on sent une jubilation incroyable sur la scène comme dans la salle et on en redemande… La prochaine « lecture », c’est aujourd’hui mercredi, et il y sera question des femmes et des familles ! Gageons qu’Amantha y trouvera davantage d’intérêt. Le public, en tout cas, reviendra… 

Trina Mounier


La République de Platon, d’Alain Badiou

Quatre lectures :

I. Conversation dans la villa du port

II. Femmes et familles

III. Qu’est-ce qu’une idée ?

IV. Justice et bonheur

Chaque lecture peut être entendue séparément. José Antonio Ballumbrosio Guadalupe, percussionniste, propose tous les soirs un intermède musical.

Avec : Alain Badiou (Socrate) Olivier Borle (Glauque, Polémarque), Dimitra Panopoulos (Amantha), Christian Schiaretti (le Meneur de jeu), Philippe Vincenot (Thrasymarque)

Théâtre national populaire • 8, place Lazare-Goujon • 69627 Villeurbanne cedex

http://www.tnp-villeurbanne.com/manifestation/cinq-jours-en-compagnie-de-alain-badiou

04 78 03 30 00

– Métro : ligne A, arrêt Gratte-Ciel

– Bus : C3, arrêt Paul-Verlaine ; bus lignes 27, 69 et C26, arrêt Mairie-de-Villeurbanne

– Voiture : prendre le cours Émile-Zola jusqu’aux Gratte-Ciel, suivre la direction hôtel de ville

Par le périphérique, sortie Villeurbanne-Cusset / Gratte-Ciel

Réservations : 04 78 03 30 00

Les 19, 20, 21 et 22 mars 2013

Autour du spectacle :

– Samedi 23 mars 2013 à 17 heures : conférence-débat avec Alain Badiou et Monique Dixsaut animée par Dimitra Panopoulos

– À 20 heures, soirée de clôture : Éloge du théâtre

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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