Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 18:50

Pique-nique métaphysique


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


Que vous ayez lu ou non « l’Art du spectacle » de Patrick Pavis, « Lire le théâtre » d’Anne Ubersfeld, ou encore les « Éléments d’une sociologie du théâtre » de Richard Demarcy, précipitez-vous au spectacle conçu et interprété par Ève Bonfanti et Yves Hunstad « Au bord de l’eau ». Vous y attend une heure vingt de réflexion drolatique sur le théâtre, des trésors d’intelligence et de poésie, et, en tant que spectateur, un rôle majeur à jouer.

au-bord-de-leau-615 philippe-delacroix

« Au bord de l’eau » | © Philippe Delacroix

Le dispositif scénique tient du dojo. Sur le tapis rouge, à l’avant-scène, au plus près du public, les deux athlètes – pardon, les deux comédiens – sont au repos, assis derrière une table basse au design épuré. Jambes croisées, chacun est en face de son micro et d’une liasse de papiers. Tout est en place pour un combat – mille excuses, une interprétation ! – où l’on constatera que la dialectique peut casser des briques, c’est-à-dire emporter les spectateurs dans un parcours où les contradictions du théâtre vivant vont éclater.

Ça commence courtoisement avec des remerciements pour le théâtre qui accueille les deux auteurs d’une pièce dont l’écriture n’est pas achevée, mais n’y a-t-il rien de plus normal puisqu’il s’agit de création contemporaine ? Merci aussi au public d’assister à la lecture d’un texte en cours de fabrication. Ça se poursuit très vite par une dispute sémantique sur les didascalies, la place symbolique des personnages et des objets, invisibles mais bien là, et celle des spectateurs de la représentation, bien là, eux aussi. Ça s’ouvre alors sur une dérive joyeuse où texte, interprètes, personnages se marient en un hilarant collage de quiproquos, tête-à-queue et coq-à-l’âne. Tout y passe : qui joue quoi ? Qui joue qui ? Qui regarde quoi ? Qui regarde qui ? Qu’est-ce qu’on fait là ? Où sommes-nous ?

Un éblouissant jeu de mots-valises fait souffler sur les acteurs et le public un vent fertile de questions simples ou abyssales sur le théâtre et la vie. Illustration en est donnée du début à la fin du spectacle par l’obsessionnelle interrogation sur la descente des personnages depuis les cintres jusqu’au plateau. Les dieux du théâtre vont-ils nous tomber sur la tête ? Point n’est besoin d’en raconter plus, car Au bord de l’eau est d’abord une vertigineuse aventure poétique à vivre in situ. Ève Bonfanti et Yves Hunstad qui ont plus d’un tour dans leur sac n’oublient pas de nous raconter une histoire. Leur drolissime lecture prétendument inachevée propose de touchantes figures humaines qui, avec leur langage populaire, sont saisies des mêmes vertiges existentiels que les spectateurs. Mais, qu’on se rassure, le plaisir du théâtre est constamment au rendez-vous. Pas d’ascèse cartésienne ni de sévérité kantienne. Plutôt le non-sens parodique de Lewis Carroll, la légèreté oulipienne d’un Queneau ou les cadavres exquis de Breton et de ses compagnons. La compagnie d’Yves Hunstad et Ève Bonfanti s’appelle la Fabrique imaginaire. Toute une histoire déjà…

Créé en 2003, Au bord de l’eau n’a pas pris une ride. Très construit, il s’enrichit en permanence de la rencontre avec chaque nouveau public. Les deux comédiens portent la belle responsabilité de cette jouvence maintenue. Ils maîtrisent parfaitement leur sujet : rigueur du corps, souplesse virtuose de la voix, justesse constante des intentions, art consommé de la distance, empathie subtile avec les spectateurs. On sort de là avec l’envie de brusquer le hasard pour les rencontrer à nouveau… au bord de l’eau et des mots. 

Michel Dieuaide


Voir aussi la Tragédie comique, critique de Laure Quenin.

Voir aussi Du vent… des fantômes, critique de Capucine Vignaux.


Au bord de l’eau, d’Ève Bonfanti et Yves Hunstad

Texte, conception, mise en scène et jeu : Ève Bonfanti et Yves Hunstad

Production : La Fabrique imaginaire

http://www.fabriqueimaginaire.com

Avec le soutien du Groupe des 20 théâtres en Île-de-France, du Théâtre d’O de Montpellier, du centre culturel transfrontalier Le Manège-Mons, et l’aide de l’Association Beaumarchais, et du ministère de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Les Célestins de Lyon • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

www.celestins-lyon.org

Réservations : 04 72 77 40 00

billetterie@celestins-lyon.org

Du 26 mars au 6 avril 2013 à 20 h 30, relâche dimanche 31 mars et lundi 1er avril

Durée : 1 h 40

Prix des places : 20 € | 17 € | jeunes moins de 26 ans 11 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher