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11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 14:10

Un doux baiser sur notre âme d’enfant

 

Raconter l’histoire d’un petit garçon qui endort des poules, voilà le pari osé de la Compagnie Rouge-Crinoline qui présente le seul en scène « Au bonheur des poules » dans le chaleureux Bouffon Théâtre. Et, si le texte nous déçoit un peu par sa pauvreté, il n’en est rien du très bon travail de l’acteur et de la metteuse en scène qui font montre d’une réelle créativité artistique.

 

« Est-ce l’œuf le père de la poule, ou la poule la mère de l’œuf ? » se demandait Raymond Devos. Voilà une question qu’aurait pu se poser le protagoniste du spectacle ! Mais ce jeune gamin ne rêve que d’une chose : battre son record d’endormissement de poule ! Il ne veut ni grandir ni quitter sa ferme, et encore moins devoir aller à l’école. Il semble n’y avoir qu’une seule chose qui compte dans sa vie : ses poules. Et son excitante manie de les endormir. Comment cela ? « J’leur met la tête sous l’aile et puis j’les secoue ! » dit-il en nous expliquant gaiement son étrange passion. Alors quand ses parents lui imposent ce monde de l’école qu’il rejette, notre gamin préfère fuir cette réalité en « se racontant des histoires » où les poules deviennent ses héros de basse-cour dans une histoire déjantée à la Chicken Run. Son imaginaire devient sous nos yeux le théâtre intérieur de ses fantasmes et de ses révoltes. Bientôt propulsé par la vie à « la capitale », où il ne se sent décidément pas à sa place, il sera poursuivi jusqu’à la fin par son obsession des poules…

 

La scénographie d’Au bonheur des poules est très belle, à la fois dans sa simplicité, son authenticité et son souci du détail : un mur de tôles en fond de scène, des piles de cageots, quelques plumes blanches et un peu de paille sur ce vieux et beau plancher du Bouffon Théâtre, qui parachève l’ensemble avec bonheur. Grâce aux ingénieux déplacements de cageots, nous voilà en un instant dans une grange, un intérieur de ferme, une classe, une basse-cour, ou même une rue de Paris. Il s’agit donc d’un cadre réussi, pour lequel la metteuse en scène Sophie Brillouet a manifestement mis en pratique sa double formation en art dramatique et plastique.

 

© Doumé

 

La première scène du spectacle fait partie des plus marquantes : on assiste en direct et bouche bée à la naissance d’un poussin, belle métaphore de l’éclosion même du spectacle. Une forme accroupie gigote dans un vieux pull à la laine fortement extensible. On voit lentement sortir une tête avec des yeux ébahis, puis les bras, et le « poussin », devant nos yeux, se transforme en être humain. Le spectacle commence ainsi en beauté dans un jaillissement de plumes. Dans ce seul en scène, c’est Alexandre Letondeur qui est devant nous, déjà remarqué pour son rôle de Porcinet dans Sa majesté des mouches, mis en scène par Ned Grujic. Ce gentil Calimero version rouquine mouille sa chemise pendant une heure et quart parce que, s’il veut endormir ses poules, ce n’est heureusement pas le cas pour son public ! C’est un excellent interprète, aussi bon mime que bruiteur, et sa performance d’acteur est remarquable dans des compositions réussies de toute la galerie de personnages que croise le héros dans le milieu campagnard. L’ensemble est furieusement rythmé, inventif, délirant, et l’émotion et la poésie sont tressées dans une très belle harmonisation.

 

Évidemment, on tire notre chapeau à la Compagnie Rouge-Crinoline qui prend le risque de monter Au bonheur des poules, la première adaptation théâtrale du roman éponyme de Jean-Jacques Reboux (éditions Après la lune, 2006), un auteur contemporain vivant (je le confirme : il était dans la salle). Malheureusement, le choix de ce texte m’a laissé longtemps songeur… Je suis passé à côté de sa profondeur supposée, et, même si l’on sourit souvent, l’humour n’est pas d’une efficacité extraordinaire. Comment tenir un public en haleine avec l’histoire d’un petit garçon qui endort des poules ? Certes difficile, ce pari n’est pas vraiment tenu par le texte en lui-même. Cependant, la qualité générale du spectacle, et spécialement l’énergie de son interprète, sauve admirablement le tout. La création musicale, discrète, mais toujours inattendue et parfaitement en situation, apporte une pointe de modernisme bien trouvée. On est également admiratif de la création lumière de Cécilie Mousset, qui a fait un travail très intéressant grâce à l’utilisation judicieuse de LED, qui permettent des moments de pure poésie visuelle. Ces passages muets redonnent richesse et intérêt au spectacle quand les mots et les situations ne suffisent plus.

 

Pour la première fois à Paris après sa création en Poitou-Charentes, Au bonheur des poules fait donc aussi celui de son public, car la franchise, l’énergie, et la bonne humeur communicative d’Alexandre Letondeur touchent au cœur. C’est un beau spectacle malgré une histoire un peu « sans queue ni crête », qui émerveillera sans aucun doute les publics plus jeunes. On passe un bon moment en compagnie de cet acteur bouillonnant de talent, et on sort de là avec l’amusante sensation qu’il a déposé, sans que l’on s’en soit aperçu, un doux baiser sur notre âme d’enfant… Un baiser poétique qui rafraîchit et donne le sourire. Comme si l’enfant que nous avons été nous lançait encore un appel au rêve… 

 

Emmanuel Arnault

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Au bonheur des poules, d’après Jean-Jacques Reboux

Compagnie Rouge-Crinoline • 16, rue des Distilleries • BP 1 • 17700 Saint-Georges-du-Bois

05 46 28 33 06

www.rouge-crinoline.com

compagnie@rouge-crinoline.com

Mise en scène : Sophie Brillouet

Assistant à la mise en scène : Guillaume Garnaud

Avec : Alexandre Letondeur

Création lumière : Cécilie Mousset

Régie : Vincent Dubois

Bouffon Théâtre • 26-28, rue de Meaux • 75019 Paris

Réservations : 01 42 38 35 53

Du 8 au 18 octobre 2009 : les jeudi, vendredi, samedi à 21 heures

Du 20 au 29 octobre 2009 : les mardi, mercredi, jeudi à 21 heures

Dimanche : les 11, 18, 25 octobre 2009 à 18 heures

Durée : 1 h 15

16 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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