Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 octobre 2014 7 19 /10 /octobre /2014 19:08

Piège textuel


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


Antonella Amirante, metteuse en scène de la compagnie AnteprimA, présente au T.N.P à Villeurbanne « Arrange-toi », un texte de l’auteur italien Saverio La Ruina, traduit par Federica Martucci et Amandine Mélan. Cette réalisation sous forme de théâtre-récit se veut une contribution universelle à la cause des femmes. Au regard de la représentation, et malgré la force du contenu, le spectacle se referme comme un piège sur son public et sur ses interprètes.

arrange-toi-615 dr

« Arrange-toi » | © D.R.

Voici ce que raconte Arrange-toi, un monologue au titre impératif et cruel. Dans la Calabre reculée d’il y a quelques décennies, Vittoria, femme simple et croyante, vit dans un petit village. Depuis son adolescence, elle subit les regards des hommes, plus machistes les uns que les autres. Vendue plutôt que mariée par ses parents à un rustre de vingt ans son aîné au physique monstrueux, elle a déjà sept enfants à l’âge de vingt-huit ans. Enceinte une huitième fois, elle décide d’avorter clandestinement. Bien des années plus tard, devenue grand-mère, elle accompagne jusqu’à Milan sa petite-fille pour une interruption de grossesse autorisée qui fait remonter à sa mémoire son calvaire passé.

Pour que l’indispensable parole de son personnage soit entendue, la metteuse en scène choisit, ce qui paraît logique sur le fond, d’actualiser la forme esthétique de la représentation. Scénographie au design chic et contemporain, robe estivale et colorée pour l’actrice, sobriété de bon ton des moyens techniques. L’ennui, c’est que le texte écrit dans un parler populaire renvoie à un milieu rural pauvre d’il y a une quarantaine d’années.

Premier élément du piège malgré l’insertion de langues vernaculaires : les mots prononcés par la comédienne n’ont pas l’air de lui appartenir et, du coup, même si l’œuvre est explicite, son impact s’en trouve affaibli. L’interprétation réduit l’actrice à un rôle de porte-voix et son apparence est si décalée par rapport au contenu qu’il ne nous reste qu’à rejoindre l’assemblée des spectateurs convaincus d’avance. En clair, le mode de mise en théâtre semble inapproprié tant l’écart est grand entre le propos abordé et la forme adoptée. En outre, on est en droit d’être surpris par le choix d’un texte discutable. Longue litanie documentaire, à peine traversée par des composants comiques, grotesques ou absurdes, on se prend à regretter que l’auteur qui est compatriote de Dario Fo et Franca Rame n’ait pas su retrouver toute la richesse de l’art de la jonglerie. On se demande aussi comment Antonella Amirante et Christian Schiaretti, lui-même si exigeant d’habitude dans ses préférences littéraires, ont pu s’accorder sur une telle œuvre. Après le handicap et la maladie d’Alzheimer et cette fois-ci la condition féminine et la parité, y aurait-il nécessité institutionnelle à traiter les sujets dans l’air du temps ?

Mission impossible

Deuxième élément du piège : l’attirance assez fréquente aujourd’hui pour le théâtre-récit. Arrange-toi ne propose aucune situation dramatique. La parole s’épuise dans son propre écoulement. On est profondément d’accord avec le message… Et puis quoi ? L’interprète se trouve rapidement noyée à devoir en même temps se montrer solidaire des combats des femmes, jouer tous les âges de la vie, s’impliquer, mais pas trop, par souci de distance, utiliser l’adresse aux spectateurs sans paraître leur faire la leçon. Mission impossible tant les indications semblent avoir manqué à la très belle et très généreuse Federica Martucci. Son ersatz de personnage flotte, erre et s’ennuie.

Troisième élément du piège : la quête inaboutie de l’universalité. Le texte, encore lui, enferme dans ses mâchoires le tragique destin de Vittoria. Peu de rage, peu d’humour, quelques doutes de dévote ne permettent pas au spectacle de s’élever au-dessus d’une litanie de petits faits vrais. Et ce ne sont pas, en contrepoint, les pâles apparitions d’une chanteuse a capella qui rehaussent le propos. Plates images d’un symbolisme primaire, chants doucereux qui sonnent mièvrement, fade représentation d’une nouvelle génération de femmes.

Je viens de voir Mon traître de Sorj Chalandon, trois monologues de théâtre-récit magistralement mis en scène par Emmanuel Meirieu. Peut-être un exemple à méditer pour Antonella Amirante. À moins qu’elle n’oublie prochainement Arrange-toi et qu’elle n’emploie son talent, modeste suggestion, au service d’une nouvelle œuvre italienne. Je pense à Lampedusa Beach de Lina Prosa, monologue théâtral riche en situations et en émotions, porteur de jeu pour une comédienne, chargé d’un contenu particulier et universel, poème épique d’une énergie contagieuse. 

Michel Dieuaide


Arrange-toi, de Saverio La Ruina

Traduction de Federica Martucci et Amandine Melan

Un spectacle de la compagnie AnteprimA

Contact diffusion : cie-anteprima@gmail.com

www.cie-anteprima.com

Mise en scène : Antonella Amirante

Avec : Federica Martucci, texte

Solea Garcia-Fons, chant a capella

Lumière : Julien Dubuc

Scénographie, costume : Elsa Belenguier

Régisseur général : Frédéric Dugied

Régisseur de scène : Thomas Gondouin

Régisseur lumière : Agnès Envain

Électriciens : Laurent Delval, Jean-Christophe Guigue

Régisseur son : Pierre-Alain Vernette

Administration de production : Frédérique Yaghian

Coproduction : Théâtre national populaire, Théâtre de Vienne, espace Albert‑Camus

Avec le soutien de : Gare franche / Cosmos Kolej, Groupe des 20 Rhône‑Alpes, S.P.E.D.I.D.A.M.

Arrange-toi a été traduit avec le soutien de la Maison Antoine-Vitez

Théâtre national populaire • 8, place Lazare-Goujon • Villeurbanne cedex

www.tnp-villeurbanne.com

Tél. 04 78 03 30 00

Représentations : du 14 au 25 octobre 2014 à 20 h 30

Durée : 1 h 20

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans Rhône-Alpes | 2014-2015
commenter cet article

commentaires

Rechercher