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7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 21:27

L’amour au temps de Neruda


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Inspiré par le réalisme poétique, Michael Batz recrée « Ardente patience » d’Antonio Skármeta. En dépit d’une interprétation inégale et d’un texte parfois surchargé, la mise en scène, dans son écrin scénographique et lumineux, a son charme.

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« Ardente patience » | © Benoît Fortrye

Il y a quarante ans, le palais de la Moneda était en flammes. Le président Salvador Allende mourait et avec lui l’espoir d’un peuple. Disparitions, tortures, assassinats des opposants allaient être les maîtres mots du régime de Pinochet. C’est dans le cadre de la commémoration du coup d’État que Michael Batz recrée Ardente patience (1).

Le titre de l’œuvre vient, de fait, du discours que Pablo Neruda prononça en 1971 quand il reçut le prix Nobel de littérature (2). Le pays connaissait encore la démocratie, et Neruda pensait alors aux hommes et aux femmes qui luttaient pour un monde plus juste. Mais la pièce n’évoque pas uniquement ce grand poète, elle parle d’un peuple. Elle raconte à la fois une histoire d’amitié extraordinaire et une belle histoire d’amour entre un facteur et une belle aux sourires pareils aux papillons.

On reconnaîtra peut-être les personnages d’il Postino, le film de Michael Radford. Mais Michael Batz en resituant l’action au Chili (et non dans une Italie de cartes postales), en exploitant la veine du réalisme poétique qu’il connaît bien (3), ne propose plus une bluette hollywoodienne. Il associe en effet l’intime au politique, comme le montre le tableau final où le visage du facteur apparaît au milieu de ceux des « disparus » de la répression. Mario n’est qu’un homme, qu’un amant, qu’un père parmi tous ceux qui aimèrent, s’éveillèrent à la vie politique puis furent écrasés.

Mais ici la fiction ne le cède pas au discours. Qu’on ne craigne donc pas une œuvre didactique. Car la mise en scène, fidèle à l’œuvre d’Antonio Skármeta, offre des moments d’humour, de sensibilité. Par exemple, Mario et sa bien-aimée se disputent une lettre d’amour en jouant avec elle dans un ballet délicat. Plus tard, ils s’enlacent, se dénudent et tournoient pudiquement dans un mouvement qui semble éternel. Et on sourit, on partage leur émoi.

L’adaptation cherche par ailleurs à conserver toutes les nuances du roman et sa poésie. Chacun y va de sa métaphore et de son trait d’esprit sur l’île de Neruda. Les dialogues entre Mario et l’homme de lettres sont particulièrement étourdissants, et l’on peut d’ailleurs s’en sentir gavé. Heureusement, la pièce présente des images qui ne sont pas verbales et qui sont très réussies. Elles sont liées à la belle scénographie de Florence Plaçais et Laurence Ayi. Conçue sur le principe shakespearien, celle-ci présente des lieux divers bien caractérisés. Non seulement, elle regorge de surprises et offre des appuis de jeu aux comédiens, mais elle nous fait rêver au monde de l’île Noire. De belles figures de proue évoquent ainsi la maison du poète, mais ressemblent par ailleurs à des anges qui veillent sur les amoureux ou à des vierges qui pleurent les victimes. En outre, les couleurs, les matériaux nous feraient presque respirer un air marin. Ce travail est aussi mis en valeur par le travail fin et esthétique de Romuald Lesné sur les lumières.

Enfin, la mise en scène recèle elle-même de belles idées : celle d’abord d’avoir ménagé de manière cinématographique des transitions musicales entre les scènes (l’occasion d’entendre les chansons de Víctor Jara, Violeta Parra, Rolando Alarcón et les compositions de Léo Mélo et Wladimir Bletran) ; celle, ensuite d’envelopper le spectateur en employant les ressources de la salle. On regrette d’autant plus que les interprètes soient parfois dans le surjeu. Peut-être sont-ils prisonniers de caractères trop romanesques ?

En définitive, Ardente patience pose la question du roman et de la poésie portés à la scène, mais offre de jolis moments et permet de conserver le souvenir de ce temps où au Chili « tout le monde était poète ». 

Laura Plas


(1) La pièce fut crée en 2005 à la Scène nationale de Cergy-Pontoise.

(2) Pablo Neruda citait lui-même le poème de Rimbaud « Adieu ».

(3) Il a travaillé avec Isabel Allende à une adaptation de la Maison aux esprits, qui sera recréée en 2013‑2014.


Ardente patience, d’Antonio Skármeta

L’Arche éditeur

Traduction : François Maspero

La Compagnie Yorick • 243, rue de Charenton • 75012 Paris

06 16 53 00 84

Site : www.yorick.fr

Courriel : lacompagnieyorick@hotmail.com

Mise en scène et adaptation : Michael Batz

Avec : Jean-Paul Zennacker, Frédéric Kontogom, Laura Cazes‑Pailler, Nadine Servan, Wladimir Beltran, Léo Mélo

Collaboration artistique : Sarah Labrin

Création lumières : Romuald Lesné

Scénographie, costumes : Florence Plaçais / Laurence Ayi

Musiques originales : Wladimir Beltran, Léo Mélo

Chansons de Víctor Jara, Violeta Parra, Rolando Alarcón

Théâtre de l’Épée-de-Bois • la Cartoucherie, route du Champ‑de‑Manœuvre • 75012 Paris

Site du théâtre : www.epeedebois.com

Réservations : 01 48 08 39 74

Du 3 au 20 octobre 2013, les jeudi, vendredi et samedi à 20 h 30, samedi et dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 40

18 € | 14 € | 10 € | 8 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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