Samedi 30 juillet 2011 6 30 /07 /Juil /2011 19:45

Le jazz a mal


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Le jazz « risque fort de s’appauvrir jusqu’à disparaître si rien n’est fait en sa faveur ». Chanteurs, musiciens et politiques tirent la sonnette d’alarme. Ils appellent à des « États généraux du jazz » dans l’édition de Libération parue mercredi, tandis que les festivals de jazz débutent partout en France.

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China Moses | © Jean-François Picaut

« Nous demandons solennellement à M. Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, d’organiser la tenue d’états généraux du jazz afin de redéfinir ensemble, avec tous les acteurs de cette filière, les politiques que nous voulons voir mises en œuvre pour assurer la survie d’un secteur musical qui fait partie intégrante de notre paysage culturel ».

Les signataires de l’appel « Pour des états généraux du jazz » viennent de tous bords : des musiciens comme le saxophoniste Michel Portal, la chanteuse China Moses, fille de Dee Dee Bridgewater, ou le pianiste Laurent Coq ; des producteurs comme François Zalacain, fondateur du label de jazz indépendant Sunnyside Records ; et des politiques, à l’instar de Jacques Delors.

Contraintes budgétaires

Tous déplorent le fait que « les droits sociaux des artistes ont fondu, marginalisant des centaines d’artistes depuis les directives de 2008. Les producteurs – du moins ceux qui n’ont pas mis la clef sous la porte – ne parviennent plus à vendre de disques. Les salles comme les festivals sont soumis à des contraintes budgétaires toujours plus insurmontables et ont, par conséquent, de plus en plus de mal à refléter et relayer la très grande diversité du jazz français ». Les signataires, dont le critique Michel Contat, chroniqueur à Télérama, ajoutent qu’« il en va de même pour la presse spécialisée ».

Pour eux, « cette situation est d’autant plus inacceptable que le jazz n’a jamais été aussi riche et foisonnant ». Et ils se remémorent avec nostalgie cette France « terre d’accueil privilégiée pour de nombreux hérauts de free-jazz », soulignant que « grâce à la diversité de sa société, elle a donné au jazz-fusion quelques-uns de ses meilleurs instrumentistes ».

Au moment où les festivals de jazz ouvrent leur portes partout en France – à Marciac vendredi, à Avignon pour Tremplin Jazz la semaine prochaine et à Porquerolles dès le 15 août, Jazz à La Tour à La Tour-d’Aigues  du 11 au 14 août –, cet appel devrait en faire jazzer plus d’un. Reste à voir s’il aura de l’écho.

Antoine Hervé : « Le jazz a droit de cité dans notre société »

Pianiste et compositeur de jazz, Antoine Hervé a dirigé l’Orchestre national de jazz. Il a écrit également des spectacles musicaux et des musiques de films et donne mensuellement à Paris, depuis 2007, sa « Leçon de jazz ». Il réagit à l’appel « Pour des états généraux du jazz » paru mercredi dans Libération.

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Antoine Hervé | © Philippe Lévy-Stab

« Il est toujours nécessaire de se faire entendre, et cet appel est indispensable pour se faire une place dans un paysage culturel de plus en plus vaste et varié. Ce n’est pas une nouveauté : le saxophoniste de jazz Roland Kirk avait, en son temps, pris la tête d’un mouvement aux U.S.A. revendiquant une meilleure présence médiatique du jazz en télé et en radio.

« Par ailleurs, il faut toujours avoir en mémoire que la musique, en tant que et au niveau de sa diffusion, ne peut pas fonctionner économiquement sans l’intervention des aides publiques. Sur ce plan-là, nous sommes passés depuis deux siècles des monastères aux ministères. Les hommes politiques étant ceux qui ont le pouvoir d’opérer un rééquilibrage entre les diverses aides accordées, c’est donc naturellement vers eux que se tournent les acteurs culturels pour tirer la sonnette d’alarme lorsqu’ils sentent leur secteur menacé, ce qui est le cas pour le secteur du jazz depuis quelques années. En effet, la prise en compte du jazz dans le secteur musical français est très déficitaire aujourd’hui par rapport à son potentiel réel en terme d’éducation et de diffusion.

« Mais n’oublions pas que le public est censé également faire ses propres choix, à condition bien sûr qu’il y ait une offre variée, et là, ce n’est pas toujours le cas, la pression du business étant très forte par les temps qui courent.

« Par exemple, le fait qu’il n’y ait aucune proposition “jazz” digne de ce nom à la télévision est une anomalie, et reflète assez bien l’ignorance des Français et de leurs élites en matière de musique en général, et de jazz en particulier. En Allemagne, on diffuse volontiers un concert de jazz à 20 h 30 sans qu’il y ait mort d’homme.

« À mon modeste niveau, afin de combattre cette méconnaissance, j’ai monté «La Leçon de jazz” en écho à “La Leçon de musique” de Jean-François Zygel, qui a fait un travail remarquable d’initiation dans le domaine de la musique classique. En effet, force est de constater à nouveau que si les Français connaissent à peine la musique classique, ils n’ont globalement aucune idée de ce qu’est le jazz.

« La Leçon de jazz est donc une série de concerts thématiques commentés, afin de partager avec le public ma passion pour cet art majeur, universel et incontournable du xxe siècle. Cette proposition suscite une très grande adhésion du public et fonctionne au-delà de mes espérances. Preuve, si nécessaire, qu’il existe un public qui ne demande qu’à entrer dans l’univers du jazz, à condition qu’on lui en donne quelques clés. Marcel Duchamp n’avait-il pas déclaré au début du xxe siècle : “Il n’y a pas d’art sans initiation” ? L’ère du jazzman “hip” qui “tourne le dos” à son public est en tout cas bel et bien enterrée.

« Le jazz a droit de cité dans notre société. Il véhicule des valeurs qui transcendent celles des classes sociales et des clivages communautaires. À ce titre, il joue un rôle fédérateur. De plus, les musiciens de jazz sont très exigeants, très attachés à la qualité de leur art, mais également et surtout à la liberté de leur expression, à l’égalité des moyens accordés aux uns et aux autres et à la fraternité entre les artistes qui incarnent les divers courants de notre culture. Eh oui, c’est inscrit sur les frontons de nos mairies depuis une certaine Révolution. Si cette même Révolution a probablement provoqué une rupture en France avec le monde de la musique, qui vivait et se développait alors dans les monastères, elle a néanmoins adopté ses valeurs constituant un héritage qu’il convient de faire fructifier, et sur lequel il faut rester vigilant.

« Il est donc à nouveau nécessaire d’attirer l’attention des institutions culturelles sur l’apport que le jazz constitue dans le domaine de la culture et de l’éducation, dans le développement de l’imagination, de la créativité et de la prise de risque, dans le respect de nos valeurs et du dialogue avec l’autre, afin d’obtenir le soutien indispensable à son épanouissement. Il faut rappeler et affirmer tout haut que le jazz est une musique respectée, pratiquée et soutenue dans le monde entier, en tant que mode d’expression artistique universellement reconnu, et en aucun cas un art ethnique pratiqué par des sous-communautés éparses vouées à l’appauvrissement puis à la disparition en France. Cette exception culturelle-là, nous n’en voulons pas, et cet appel, au-delà d’une nécessité, est une véritable urgence. »

Propos recueillis par

Cédric Enjalbert

Publié dans : Entretiens | Reportages | Portraits - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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