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22 mai 2012 2 22 /05 /mai /2012 14:17

Mourir pour décider, d’accord, mais de mort lente


Par Margot Boisier

Les Trois Coups.com


« Anticlimax », pièce écrite par Werner Schwab, est revisitée avec talent par l’imaginaire décapant de Mathias Moritz. Les deux artistes se collent à la peau et jouent, comme des enfants malades, à conjuguer leurs esthétiques de la difformité pour violenter au mieux le public. Outrages sur outrages, les comédiens nous bousculent au plus profond de notre sensibilité.

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« Antiklima(x) » | © Dinoponera / Howl Factory

Antiklima(x) donne à voir une famille qui se disloque. Le profil pathologique de chacun est latent, et les énergies se concentrent pour éliminer le nœud central : la Mariedl, l’indésirée. La Mariedl, adolescente, est écrasée par l’urbanité qui l’entoure et l’exiguïté de sa famille. Elle raconte sa propre histoire, débarquant sur scène en hurlant : « J’y arriverai ! ». La pièce met en scène cette aventure contre la mort. Qui passe par la mort.

Dans le rôle de la jeune Mariedl, Marie Bruckman est remarquable. Au carrefour de toutes les haines, elle excelle dans la puissance morbide de sa révolte. L’esthétique punk habite chacun des personnages : ils ont renoncé à tout, seule la défonce perdure. Le père a trouvé son exutoire du côté de la colère inconditionnelle, le frère dans l’obsession de la consommation sexuelle, la mère, elle, plane à cent mille lieux. Et au centre, s’agite la Mariedl, dont le visage resplendit d’une naïveté qui contredit ses paroles empreintes de mort. « Je ne suis qu’un struddel raté ! […] J’aurais aimé être la balle qui traversa Andy Warhol. »

Le désespoir lyrique

Quand on mélange les mots à son gré sans se préoccuper de la crédibilité rationnelle des associations générées, on peut accoucher de merveilles. En tout cas, Werner Schwab le peut : « Parler est une touffeur d’opération de l’appendice dans le sexe du cerveau » *. Il faut lâcher prise pour pouvoir saisir le fil logique du discours. La langue de Schwab est unique tant dans son aspect percutant que dans sa résonance. Moritz l’explique en ces termes : « Les personnages parlent une langue personnelle. Elle est déformée comme un corps cassé par le travail. C’est une langue brute, avec ses cicatrices et ses douleurs ».

L’univers qui se déploie sous nos yeux est celui du désespoir lyrique, de la jouissance dans la souffrance, de la taquinerie des choses qui fâchent. La salle se dépeuple tout au long du spectacle : le public a du mal à tenir le choc. Et pour cause. La violence est exploitée tant sur les plans sonore et visuel qu’en matière intellectuelle. On nous balance des décibels à profusion, des infrabasses qui nous font vibrer sur nos sièges, des cris, doublés par des éclairages contrastés et des alternances de pleine lumière et de noir total. Côté jeu, tous les tabous sont convoqués, la Mariedl défèque sur scène et étale par terre sa production ; le frère passe le spectacle son fier appendice à l’air, se le tripote, finit par se l’arracher et le dévorer avidement ; le père viole sa fille à coups de couteau ; les personnages ne cessent de cracher du sang et de s’en repaître. Dans ce spectacle, une seule et même dynamique : ça entre, ça sort. On mange, trop et trop vite ; on parle, trop et trop vite ; on postillonne, on crache, on vomit ; on se prend par devant, par derrière ; on saigne et on resaigne encore. Faut que ça coule.

Applaudissements peu convaincus

Deux pendaisons plus tard, le spectacle touche à sa fin. Le public, éberlué d’être encore là, en chair, en os et bien vivant, gratifie les artistes de quelques applaudissements peu convaincus.

Pourquoi cette purge ? Le parti pris de Schwab est de mettre au même rang la « merde » et l’or. Certes. Mais faut‑il pour le traduire scéniquement en faire une pure illustration et aller jusqu’à la caricature des concepts interrogés ? Les mots ne suffisent-ils pas ? L’esthétique choisie renforce encore une violence qui est déjà omniprésente dans le texte. Le décalage annoncé dans le titre (le « c » devient « k » et le « x » passe entre parenthèses) est difficile à percevoir. Il est peut‑être à chercher du côté « paroxysme » de l’objet final. L’indécence est telle que, plutôt que de nous dégoûter, elle nous fait goûter à de nouvelles saveurs. Mourir en souffrant et souffrir pour aller au‑delà de son animalité. Mourir pour décider du sort qui sera le nôtre. Mourir pour vivre si ce n’est mieux, autrement. 

Margot Boisier


Anticlimax, de Werner Schwab, L’Arche éditeur, 2000.


Antiklima(x), de Werner Schwab

Mise en scène : Mathias Moritz

Compagnie Dinoponera/Howl Factory • 11, rue Adolphe-Wurtz • 67000 Strasbourg

Site : www.dinoponera.com

Courriel : info@dinoponera.com

Avec : Marie Bruckmann, Antoine Descanvelle, Guillaume Luquet, Walter M. Ponzo, Vincent Portal

Scénographie : Arnaud Verley

Costumes : Gabi Moritz

Création lumière : Bertrand Llorca

Régie lumière : Marc Laperrouze

Poursuite lumière : Camille Flavignard

Création son : Nicolas Lutz

Régie générale : Jean-Louis Schmidt

Régie plateau : Boumedienne Afri

Aide à la construction du décor : Yannick Lang

Photographie : Caroline Mayer

Maquillage : Élise Kobisch-Miana

Administration : Laure Woelfli

Diffusion : Débora Cherrière

Stagiaire : Juliette Autain

Et le soutien de toute l’équipe du Maillon

Maillon-Hautepierre • place André-Maurois • 67200 Strasbourg

Site du théâtre : www.le-maillon.com

Courriel de réservation : billetterie@le-maillon.com

Réservations : 03 88 27 61 81

Du 15 au 18 mai 2012 à 20 h 30

Durée : 1 h 45

20 € | 16 € | 10 € | 8 € | 5,50 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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